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Pour les jeunes lecteurs
Friedrich Nietzsche naquit en 1844 dans un petit village d’Allemagne. Son père était pasteur, et tout le monde pensait que le petit Fritz deviendrait pasteur lui aussi. Il était si sérieux et si doué pour réciter des versets de la Bible que les autres enfants l’appelaient « le petit pasteur ».
Il se révéla brillant dans les langues anciennes comme le grec et le latin. À seulement 24 ans, une université de Bâle, en Suisse, fit de lui un professeur. C’est un peu comme devenir directeur d’école alors qu’on est presque encore un étudiant !
Mais Nietzsche était souvent malade. Il avait de terribles migraines, ses yeux le faisaient souffrir quand il lisait, et son estomac était fragile. Après dix ans, il dut arrêter d’enseigner. Pendant les dix années suivantes, il voyagea en Suisse, en Italie et en France, cherchant l’air pur et le soleil, et écrivit livre après livre.
Ses livres posaient de grandes questions dérangeantes. Pourquoi pensons-nous que certaines choses sont bonnes et d’autres mauvaises ? D’où viennent ces idées ? Qui les a décidées ? Il se comparait à quelqu’un qui teste les vieilles idées avec un marteau, en tapant dessus pour entendre lesquelles sonnent creux.
En 1889, à 44 ans, son esprit s’effondra soudainement, et il ne put plus écrire ni s’occuper de lui-même. Il vécut encore onze ans, soigné par sa mère puis par sa sœur. Ce n’est qu’alors que ses livres devinrent célèbres dans le monde entier.
En bref
- Dates
- 15 octobre 1844 (Röcken, Saxe prussienne) – 25 août 1900 (Weimar)
- Nationalité
- Né prussien ; renonça à la citoyenneté prussienne en s’installant à Bâle en 1869 et resta officiellement apatride
- Carrière
- Professeur de philologie classique à l’université de Bâle, 1869–1879 ; ensuite écrivain indépendant vivant surtout en Suisse, en Italie et dans le sud de la France
- Activité d’auteur
- De 1872 (La Naissance de la tragédie) à janvier 1889, où un effondrement mental à Turin mit fin à sa vie d’écrivain
- Œuvres majeures
- La Naissance de la tragédie ; Humain, trop humain ; Le Gai Savoir ; Ainsi parlait Zarathoustra ; Par-delà bien et mal ; Généalogie de la morale ; Crépuscule des idoles
- Idées clés
- Mort de Dieu, nihilisme, transmutation des valeurs, morale des maîtres et morale des esclaves, volonté de puissance, éternel retour, le Surhumain, perspectivisme
- Langue
- Allemand, dans un style littéraire vif recourant souvent à l’aphorisme (formule courte et incisive)
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Qui était Nietzsche ?
Friedrich Wilhelm Nietzsche (1844–1900) était un philosophe de langue allemande, spécialiste formé de la littérature grecque et latine anciennes, et l’un des penseurs les plus influents et les plus discutés du monde moderne. Il écrivit sur la morale, la religion, l’art, la science, la psychologie et le sens de la vie humaine.
Son inquiétude centrale peut se résumer simplement. Pendant des siècles, la plupart des Européens avaient fondé leurs idées du bien et du mal, et leur sentiment que la vie avait un but, sur la foi chrétienne. Nietzsche pensait que cette foi s’affaiblissait chez les gens instruits, même chez ceux qui allaient encore à l’église. Si le fondement disparaissait, se demandait-il, qu’adviendrait-il de tout ce qui était bâti dessus ? Il redoutait une crise qu’il appelait le nihilisme : le sentiment que rien n’a de valeur.
Nietzsche ne voulait pas répondre à cette crise en retournant aux anciennes croyances. Il essaya plutôt de comprendre d’où venaient nos valeurs et d’imaginer de nouvelles façons de valoriser la vie qui diraient « oui » à elle, y compris à sa souffrance. C’est pourquoi ses livres sont à la fois pleins de critiques féroces et d’un espoir audacieux.
Nietzsche ne fut guère lu de son vivant actif. La plupart de ses derniers livres ne se vendirent qu’à quelques centaines d’exemplaires, et il paya lui-même l’impression de certains. Sa célébrité explosa dans les années 1890, après qu’il fut tombé malade et ne pouvait plus écrire, et il a été lu, admiré, mal utilisé et débattu depuis lors.
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Grandir : le fils du pasteur
Nietzsche naquit le 15 octobre 1844 à Röcken, un village près de Leipzig, dans la province prussienne de Saxe. Son père, Carl Ludwig Nietzsche, était pasteur luthérien, et ses deux grands-pères avaient également été des hommes d’Église. Quand Friedrich avait quatre ans, son père mourut d’une maladie du cerveau, et peu après son petit frère mourut aussi. La famille, sa mère Franziska, sa sœur Elisabeth, sa grand-mère et deux tantes, déménagea dans la ville de Naumburg.
En 1858, il obtint une place à Schulpforta, l’un des internats les plus stricts et les plus réputés d’Allemagne. Il y reçut une formation rigoureuse en grec et en latin, et écrivit aussi des poèmes et de la musique. Il estima plus tard que cette discipline avait façonné toute sa manière de travailler.
En 1864, il entra à l’université de Bonn pour étudier la théologie et la philologie classique (l’étude des textes grecs et latins anciens). Il abandonna rapidement la théologie, et avec elle, peu à peu, sa foi chrétienne. Il suivit son professeur Friedrich Ritschl à l’université de Leipzig, où il devint son étudiant vedette.
Deux rencontres à Leipzig changèrent sa vie. En 1865, il trouva chez un bouquiniste un exemplaire du Monde comme volonté et comme représentation d’Arthur Schopenhauer, et fut bouleversé par sa vision sombre d’une volonté aveugle et acharnée derrière toute chose. En 1868, il rencontra le compositeur Richard Wagner, qui partageait son amour pour Schopenhauer. Pendant plusieurs années, Wagner fut pour lui une sorte de figure paternelle.
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Le jeune professeur à Bâle
Début 1869, sur la recommandation enthousiaste de Ritschl, l’université de Bâle, en Suisse, nomma Nietzsche professeur de philologie classique. Il avait 24 ans et n’avait pas encore terminé de doctorat ; Leipzig lui en décerna rapidement un sur la foi de ses travaux publiés. Avant de partir, il renonça à sa citoyenneté prussienne, et resta officiellement apatride pour le reste de sa vie.
À Bâle, il enseigna la langue et la littérature grecques à l’université et au lycée local. Parmi ses collègues figurait le célèbre historien de la Renaissance Jacob Burckhardt, et il noua une amitié durable avec le théologien Franz Overbeck. Il rendait aussi de fréquentes visites à Wagner et à sa compagne (plus tard épouse) Cosima, dans leur maison de Tribschen, près de Lucerne.
En 1870, pendant la guerre franco-prussienne, il se porta volontaire comme infirmier. Il contracta la dysenterie et la diphtérie en soignant des soldats blessés, et sa santé, jamais robuste, ne cessa de se détériorer par la suite.
Son premier livre, La Naissance de la tragédie de l’esprit de la musique, parut au début de 1872. Ce n’était pas un ouvrage savant ordinaire, et il lui valut à la fois des admirateurs et des critiques féroces, comme l’explique la section suivante.
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La Naissance de la tragédie et la rupture avec Wagner
La Naissance de la tragédie soutenait que la tragédie grecque était née d’une tension entre deux forces artistiques, que Nietzsche nomma d’après deux dieux. L’apollinien (d’Apollon) représente la forme claire, les images oniriques, la mesure et l’individualité. Le dionysiaque (de Dionysos, dieu du vin et de l’extase) représente l’ivresse, la musique et la dissolution de l’individu dans un flux plus vaste de vie. La tragédie, affirmait Nietzsche, permettait aux Grecs d’affronter les vérités terribles de l’existence sans désespoir, parce que l’art les rendait supportables. Il soutenait ensuite que la confiance de Socrate dans la raison avait tué cette culture tragique, et que les drames musicaux de Wagner pourraient la faire renaître dans l’Allemagne moderne.
Les spécialistes de l’Antiquité ne furent guère impressionnés. Le jeune érudit Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff publia un pamphlet cinglant se moquant du manque de preuves du livre. La réputation de Nietzsche comme philologue ne s’en remit jamais, et les étudiants commencèrent à déserter ses cours.
Entre 1873 et 1876, il publia quatre longs essais, les Considérations inactuelles, s’en prenant à la culture satisfaite d’elle-même du nouvel Empire allemand et louant Schopenhauer et Wagner comme éducateurs. Mais lorsqu’il assista au premier Festival de Bayreuth en 1876, il fut repoussé par ce qu’il percevait comme le nationalisme, l’esbroufe et le virage de Wagner vers des thèmes chrétiens. Leur amitié se brisa au cours des deux années suivantes.
Humain, trop humain (1878), un recueil d’aphorismes écrit sur un ton froid et scientifique et dédié à la mémoire de Voltaire, marqua la rupture. Nietzsche examinait désormais la morale, la religion et l’art comme des produits humains qui pouvaient s’expliquer psychologiquement et historiquement. En 1879, sa maladie le contraignit à démissionner de Bâle, et l’université lui accorda une petite pension.
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Les années d’errance (1879–1888)
Pendant la décennie suivante, Nietzsche vécut comme un voyageur, louant de simples chambres et se déplaçant au fil des saisons à la recherche d’un climat qui soulageait ses migraines, ses douleurs oculaires et ses troubles d’estomac. Il passait les étés dans le village alpin suisse de Sils Maria, en Engadine, et les hivers sur les côtes d’Italie et de France, à Gênes, Rapallo et Nice, et enfin à Turin. Il était parfois presque aveugle et dépendait d’amis, en particulier le compositeur Heinrich Köselitz (qu’il surnommait Peter Gast), pour recopier ses manuscrits.
Ce fut sa période la plus productive. Aurore (1881) et Le Gai Savoir (1882) furent suivis d’Ainsi parlait Zarathoustra (1883–1885), un livre poétique où un personnage semblable à un prophète descend des montagnes pour enseigner à l’humanité. Vinrent ensuite Par-delà bien et mal (1886) et la Généalogie de la morale (1887). En 1888, sa dernière année d’activité, il écrivit à une vitesse étonnante : Le Cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner et son étrange autobiographie Ecce Homo.
Sa vie privée fut solitaire. En 1882, il tomba amoureux de Lou Salomé, une brillante jeune Russe qu’il rencontra par l’intermédiaire de son ami Paul Rée. Les trois avaient prévu de vivre et d’étudier ensemble, mais le projet échoua dans la jalousie et à cause de l’ingérence de sa sœur Elisabeth, laissant Nietzsche profondément blessé. Il ne se maria jamais.
Il se brouilla avec Elisabeth lorsqu’en 1885 elle épousa Bernhard Förster, un agitateur antisémite bien connu qui fonda ensuite une colonie allemande, Nueva Germania, au Paraguay. Nietzsche exprima à maintes reprises son mépris pour l’antisémitisme et le nationalisme allemand dans ses lettres et ses livres, un fait qui prit toute son importance après sa mort.
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« Dieu est mort » : nihilisme et transmutation des valeurs
La phrase la plus célèbre de Nietzsche apparaît dans Le Gai Savoir (1882). Au paragraphe 125, un fou court sur une place de marché avec une lanterne en plein jour, criant qu’il cherche Dieu. Les incroyants se moquent de lui. Il leur répond que « Dieu est mort… et c’est nous qui l’avons tué », et que les gens n’ont pas encore compris ce que cela signifie. Il ne s’agit pas d’une affirmation scientifique sur l’existence de Dieu. C’est un diagnostic culturel : la croyance au Dieu chrétien a cessé d’être le centre vivant de la culture européenne, mais les gens n’en ont pas encore affronté les conséquences.
Ces conséquences, pensait Nietzsche, étaient immenses. Les Européens modernes conservaient encore des valeurs morales chrétiennes comme la pitié, l’égalité et le renoncement à soi, mais ces valeurs avaient perdu leur fondement. Tôt ou tard, les gens s’en apercevraient, et le résultat pourrait être le nihilisme, l’effondrement de tout sens de la valeur et du but. Il voyait même un nihilisme caché dans la tradition chrétienne elle-même, puisque, selon lui, elle plaçait la vraie valeur de la vie dans un autre monde plutôt que dans celui-ci.
Sa réponse fut un projet qu’il appela la « transmutation de toutes les valeurs ». Il ne voulait pas simplement inverser le bien et le mal. Il voulait demander de chaque valeur : quel genre de vie exprime-t-elle, et rend-elle les êtres humains plus forts, plus riches et plus créatifs, ou plus faibles et plus rancuniers ? Les valeurs, soutenait-il, ne se trouvent pas toutes faites dans l’univers ; elles sont créées par les êtres humains, et peuvent être jugées selon ce qu’elles font pour la vie.
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D’où viennent nos morales ? Morale des maîtres et morale des esclaves
Dans Par-delà bien et mal et la Généalogie de la morale, Nietzsche proposa que les idées morales ont une histoire, qu’il appelait une « généalogie », comme un arbre généalogique. Il opposait deux types fondamentaux de valorisation. Dans la « morale des maîtres », qu’il associait aux anciennes sociétés guerrières aristocratiques, « bon » signifiait noble, fort, fier et sain, et « mauvais » signifiait simplement bas, commun ou faible. Le jugement part du propre sentiment que les nobles ont d’eux-mêmes.
La « morale des esclaves », soutenait-il, naquit parmi les opprimés, qui ne pouvaient pas se rebeller contre leurs maîtres. Par ressentiment, un mot que Nietzsche employait pour désigner une rancœur envenimée et impuissante, ils inversèrent les anciennes valeurs. Les forts furent désormais appelés « méchants », et la faiblesse, l’humilité et la souffrance furent louées comme « bonnes ». Nietzsche appela cela la « révolte des esclaves dans la morale » et la relia en particulier au judaïsme et au christianisme antiques, une affirmation qui reste controversée et que les lecteurs ont trouvée à la fois éclairante et choquante.
Les deuxième et troisième essais de la Généalogie retracent les origines de la culpabilité et de la mauvaise conscience, qu’il rattachait à l’ancienne relation entre créancier et débiteur et à des instincts agressifs retournés vers l’intérieur, ainsi que celles de l’« idéal ascétique », l’idée récurrente selon laquelle le renoncement à soi est la forme la plus haute de vie. Ici, Nietzsche procède en psychologue, se demandant quels besoins et quelles pulsions cachés se dissimulent derrière de nobles idéaux moraux.
Nietzsche n’affirmait pas que l’on devrait simplement revenir à la morale des maîtres, et il admirait certaines choses que la morale des esclaves avait accomplies, comme rendre les êtres humains plus profonds et plus réfléchis. Les chercheurs restent divisés sur la mesure dans laquelle sa généalogie se veut de l’histoire, de la psychologie, ou une provocation destinée à desserrer l’emprise des valeurs héritées.
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Volonté de puissance, éternel retour et Surhumain
Volonté de puissance. Nietzsche suggérait que les êtres vivants ne sont pas mus principalement par le désir de survivre ou d’être heureux, mais par une pulsion à croître, à surmonter les résistances et à exprimer leur force. Cette « volonté de puissance » peut prendre de nombreuses formes, de la domination à la création artistique en passant par la maîtrise de soi. Jusqu’où il l’entendait comme une théorie de toute la réalité, et jusqu’où comme une hypothèse psychologique sur les êtres humains, est l’un des grands débats sur son œuvre.
Éternel retour. Dans Le Gai Savoir, il demande au lecteur d’imaginer un démon qui lui dirait qu’il vivra sa vie à nouveau, exactement la même, chaque douleur et chaque joie, encore et encore, pour l’éternité. Maudirait-on ce démon, ou appellerait-on cela la nouvelle la plus divine qui soit ? Nietzsche écrivit plus tard, dans Ecce Homo, que cette pensée lui vint en août 1881 alors qu’il marchait près d’un lac non loin de Sils Maria. On la comprend mieux comme une épreuve : peut-on affirmer sa vie si complètement qu’on la voudrait à nouveau ? Il appelait cette attitude amor fati, l’amour du destin.
Le Surhumain. Dans Ainsi parlait Zarathoustra, le prophète annonce le Surhumain (Übermensch, souvent traduit par « surhomme »), comme le but au-delà de l’humanité actuelle : quelqu’un qui crée ses propres valeurs et affirme la vie sans avoir besoin des anciennes consolations. Zarathoustra oppose cet idéal au « dernier homme », une personne confortable et étroite d’esprit qui ne veut que la sécurité et le plaisir. Le Surhumain n’est pas une super-race biologique ; cette lecture vint plus tard et déforme le texte.
Perspectivisme. Nietzsche soutenait aussi qu’il n’existe aucun point de vue de nulle part : toute connaissance procède d’une certaine perspective et est façonnée par nos besoins et nos pulsions. Il n’en concluait pas que tout se vaut. Il suggérait plutôt que plus nous pouvons mobiliser de perspectives sur une chose, plus notre compréhension en sera complète.
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Effondrement, maladie et les archives de la sœur
Le 3 janvier 1889, à Turin, Nietzsche fit un effondrement mental. Une histoire célèbre raconte qu’il se serait effondré après avoir jeté ses bras autour d’un cheval battu dans la rue, mais cette anecdote fut rapportée plus tard et ne peut être confirmée. Les jours suivants, il envoya à des amis des billets étranges signés « Dionysos » ou « Le Crucifié ». Franz Overbeck se rendit à Turin et le ramena à Bâle. Il fut ensuite soigné dans une clinique psychiatrique à Iéna, et à partir de 1890 sa mère s’occupa de lui à Naumburg.
Il ne se rétablit jamais. Après la mort de sa mère en 1897, sa sœur Elisabeth, revenue du Paraguay après le suicide de son mari, l’installa dans une villa à Weimar. Il y mourut le 25 août 1900, à l’âge de 55 ans. Les médecins de son époque diagnostiquèrent une paralysie progressive causée par la syphilis. De nombreux chercheurs modernes en doutent et ont suggéré d’autres explications, notamment une tumeur cérébrale à croissance lente, une maladie héréditaire des petits vaisseaux sanguins du cerveau, ou une forme de démence ; aucun diagnostic ne peut être prouvé aujourd’hui.
Pendant ce temps, Elisabeth prit le contrôle de ses papiers. En 1894, elle fonda les Archives Nietzsche, transférées à Weimar, et se présenta comme la gardienne de la pensée de son frère. Elle écrivit sa biographie, contrôla l’accès à ses manuscrits et, avec Köselitz, publia un livre intitulé La Volonté de puissance (1901, très augmenté en 1906), assemblé à partir de ses carnets non publiés comme s’il s’agissait de son œuvre maîtresse planifiée.
Elisabeth orienta les archives vers le nationalisme allemand et accueillit plus tard favorablement le régime nazi ; Adolf Hitler visita les archives et assista à ses funérailles en 1935. Les propagandistes nazis citaient Nietzsche de façon sélective, ignorant ses attaques contre l’antisémitisme et le nationalisme allemand. Après la Seconde Guerre mondiale, des chercheurs comme Walter Kaufmann s’employèrent à séparer la pensée de Nietzsche de cet héritage, et Karl Schlechta montra qu’Elisabeth avait altéré, voire falsifié, certaines des lettres de son frère.
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Une influence mondiale
Vers 1900, Nietzsche devint une sensation culturelle à travers l’Europe. Le critique danois Georg Brandes avait donné des conférences sur lui à Copenhague en 1888, et bientôt des écrivains, des artistes et des radicaux politiques de toutes tendances se le réclamèrent. Des romanciers comme Thomas Mann et Hermann Hesse, des poètes comme Rilke, le sociologue Max Weber et le psychanalyste Sigmund Freud se sont tous confrontés à ses idées sur la culture, les pulsions et les motifs cachés de la morale.
Au XXe siècle, il devint une figure fondatrice pour plusieurs courants philosophiques. Des existentialistes comme Karl Jaspers et Albert Camus reprirent ses thèmes sur le sens après la mort de Dieu. Martin Heidegger lui consacra des cours pendant des années. Les philosophes français des années 1960 et 1970, dont Gilles Deleuze et Michel Foucault, utilisèrent sa méthode généalogique pour interroger les idées reçues de vérité, de pouvoir et de soi. En philosophie de langue anglaise, après des décennies de négligence, il est aujourd’hui largement étudié comme psychologue moral et critique de la morale.
Son influence atteignit aussi tôt l’Asie de l’Est. Les intellectuels japonais débattirent de ses idées vers 1900, et en Chine l’écrivain Lu Xun l’admirait et traduisit le prologue d’Ainsi parlait Zarathoustra. Ses formules, comme « Dieu est mort » et « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort » (tirée du Crépuscule des idoles), sont entrées dans le langage courant, souvent bien loin de leur sens d’origine.
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Le problème des textes : œuvres publiées, carnets et éditions
Toute étude sérieuse de Nietzsche doit d’abord se demander quels textes comptent. Il a laissé non seulement les livres qu’il a publiés ou préparés pour l’impression, mais aussi des milliers de pages de carnets, de brouillons et de lettres (le Nachlass). La Volonté de puissance, compilée par Elisabeth Förster-Nietzsche et Köselitz, organisait des notes choisies selon un plan que Nietzsche avait esquissé puis abandonné, en les éditant ou en les combinant parfois. Pendant des décennies, de nombreux lecteurs, y compris de grands philosophes, l’ont traitée comme son œuvre principale.
Le tournant fut l’édition critique entreprise dans les années 1960 par les chercheurs italiens Giorgio Colli et Mazzino Montinari, qui revinrent aux manuscrits et publièrent les carnets dans l’ordre chronologique. Leurs travaux montrèrent que La Volonté de puissance n’était pas un livre écrit par Nietzsche, et leur Kritische Gesamtausgabe, ainsi que la Kritische Studienausgabe plus largement utilisée, constituent aujourd’hui la base standard des études sur Nietzsche.
La plupart des chercheurs privilégient aujourd’hui les œuvres publiées et les textes que Nietzsche acheva en 1888, et utilisent les carnets avec prudence comme témoignages d’idées qu’il était en train de tester. D’autres, à la suite de Heidegger, soutiennent que sa pensée la plus importante réside précisément dans les notes non publiées. Ce choix a de réelles conséquences, en particulier pour la lecture de la volonté de puissance et de l’éternel retour, qui apparaissent sous une forme bien plus métaphysique dans les carnets que dans les livres.
Les sources biographiques posent des problèmes similaires. La biographie d’Elisabeth et ses éditions de lettres ont façonné la première image de son frère, mais contiennent des déformations et des falsifications. Ecce Homo, son propre récit de sa vie, est une œuvre délibérément auto-mythifiante écrite quelques semaines avant son effondrement. Les biographies modernes, comme celles de Curt Paul Janz et de Julian Young, s’appuient sur des lettres établies de façon critique et des documents contemporains.
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Interpréter Nietzsche : des lectures rivales
Métaphysicien ou anti-métaphysicien ? Heidegger, dans des cours des années 1930 et 1940 publiés en 1961, lisait Nietzsche comme le dernier grand métaphysicien de l’Occident, pour qui l’être est volonté de puissance et l’éternel retour son mode d’être. De nombreux interprètes ultérieurs rejettent cette lecture, voyant en lui plutôt un critique de la métaphysique dont les affirmations sur la volonté de puissance sont psychologiques ou rhétoriques.
Humaniste, postmoderne ou naturaliste ? Nietzsche: Philosopher, Psychologist, Antichrist (1950) de Walter Kaufmann le présentait comme un héritier humaniste des Lumières et de Goethe, le sauvant de l’image nazie. Des lecteurs français comme Deleuze (Nietzsche et la philosophie, 1962), Foucault et Derrida insistèrent sur ses attaques contre le sens stable, la vérité et le sujet unifié. Dans les études anglophones récentes, Maudemarie Clark a plaidé pour une lecture attentive de ses vues sur la vérité, et Brian Leiter pour un Nietzsche « naturaliste » expliquant la morale en termes de psychologie et de physiologie humaines ; d’autres, comme Bernard Reginster, placent l’affirmation de la vie et le dépassement de la résistance au centre de son œuvre.
Politique. Nietzsche méprisait le nationalisme et l’antisémitisme, mais il écrivit aussi avec dédain sur la démocratie, l’égalité et le socialisme, et loua les sociétés aristocratiques et la hiérarchie. Les chercheurs ne s’accordent pas pour dire s’il avait une philosophie politique à proprement parler, si son aristocratisme doit être pris au sens littéral ou comme un idéal culturel, et comment son œuvre a pu être reprise à la fois par l’extrême droite et par des penseurs de gauche et féministes.
Style et méthode. Parce qu’il écrivait en aphorismes, en paraboles, en poèmes et sous des masques, et se contredisait souvent délibérément, certains lecteurs soutiennent que son style fait partie intégrante de sa philosophie : une façon de forcer les lecteurs à penser par eux-mêmes et de montrer que toute affirmation est une perspective. D’autres tentent de reconstruire des arguments cohérents à partir de ses textes. La plupart des travaux contemporains essaient de rendre justice aux deux approches.
Idées clés
- Mort de Dieu
- Le diagnostic de Nietzsche selon lequel la croyance au Dieu chrétien avait cessé d’être le fondement vivant de la culture européenne, avec des conséquences que les gens n’avaient pas encore affrontées.
- Nihilisme
- L’effondrement du sentiment que quelque chose a de la valeur ou du sens, que Nietzsche voyait comme le danger imminent de la culture moderne.
- Transmutation de toutes les valeurs
- Son projet de juger les valeurs héritées en se demandant si elles rehaussent ou diminuent la vie, et d’en créer de nouvelles.
- Morale des maîtres et morale des esclaves
- Deux types opposés de valorisation : l’un partant de l’auto-affirmation des forts (« bon contre mauvais »), l’autre du ressentiment des faibles (« bien contre mal »).
- Volonté de puissance
- La pulsion à croître, à surmonter la résistance et à exprimer sa force, que Nietzsche suggérait comme le fondement d’une grande partie, voire de la totalité, de la vie.
- Éternel retour
- La pensée de revivre sa vie à nouveau, identique, pour toujours ; une épreuve permettant de savoir si l’on peut pleinement affirmer sa vie.
- Surhumain (Übermensch)
- Le « surhomme » d’Ainsi parlait Zarathoustra : l’idéal d’un être humain qui crée des valeurs et dit « oui » à la vie.
- Perspectivisme
- L’idée que toute connaissance procède de perspectives particulières façonnées par des besoins et des pulsions, et que la compréhension s’enrichit avec le nombre de perspectives.
Notices
- 1844 — Naît le 15 octobre à Röcken, en Saxe prussienne, fils d’un pasteur luthérien.
- 1858 — Entre à l’internat de Schulpforta, où il étudie le grec et le latin (jusqu’en 1864).
- 1865 — Découvre à Leipzig Le Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer.
- 1869 — Nommé professeur de philologie classique à l’université de Bâle à 24 ans ; renonce à la citoyenneté prussienne.
- 1872 — Publie La Naissance de la tragédie.
- 1876 — Assiste au premier Festival de Bayreuth ; son amitié avec Wagner commence à se dégrader.
- 1879 — Démissionne de sa chaire à Bâle pour raison de santé et entame une décennie de voyages.
- 1882 — Publie Le Gai Savoir, qui contient la parabole du fou annonçant la mort de Dieu.
- 1883 — La première partie d’Ainsi parlait Zarathoustra paraît (achevée en 1885).
- 1887 — Publie la Généalogie de la morale.
- 1889 — Subit un effondrement mental à Turin le 3 janvier ; n’écrit plus jamais.
- 1900 — Meurt le 25 août à Weimar.
Glossaire
- Philologie
- L’étude des langues et des textes, en particulier de la littérature de la Grèce et de la Rome antiques.
- Aphorisme
- Une formule courte et incisive exprimant une idée ; nombre des livres de Nietzsche en sont composés.
- Apollinien et dionysiaque
- Deux forces artistiques dans La Naissance de la tragédie : la forme claire et la mesure, opposées à l’extase et à la musique.
- Ressentiment
- Un mot employé par Nietzsche pour désigner une rancœur envenimée et impuissante qui, selon lui, produisit la morale des esclaves.
- Généalogie
- La méthode de Nietzsche consistant à retracer les origines historiques et psychologiques des valeurs afin de les remettre en question.
- Idéal ascétique
- L’idée selon laquelle le renoncement à soi et le rejet des sens constituent la forme la plus haute de vie.
- Amor fati
- Locution latine signifiant « l’amour du destin » : accepter et même aimer tout ce qui arrive, tel que cela arrive.
- Dernier homme
- Dans Zarathoustra, l’opposé du Surhumain : une personne confortable et sans ambition qui ne veut que sécurité et petits plaisirs.
- Nachlass
- Mot allemand pour « ce qui reste » : les notes, brouillons et papiers non publiés d’un auteur.
- Apatride
- Sans citoyenneté d’aucun pays, comme le fut Nietzsche après 1869.
Questions et réponses
Nietzsche a-t-il vraiment dit « Dieu est mort » ?
Oui. Cette formule apparaît dans Le Gai Savoir (1882) et dans Ainsi parlait Zarathoustra. Elle décrit le déclin de la croyance chrétienne dans la culture européenne, plutôt qu’une preuve que Dieu n’existe pas.
Nietzsche était-il nazi ?
Non. Il mourut en 1900, bien avant le nazisme, et condamna à plusieurs reprises l’antisémitisme et le nationalisme allemand. Sa sœur, puis les propagandistes nazis, utilisèrent des passages choisis, parfois modifiés, pour le présenter comme un précurseur.
Pourquoi Nietzsche a-t-il cessé d’écrire ?
En janvier 1889, il subit un effondrement mental à Turin. Il vécut encore onze ans mais ne put plus travailler. La cause exacte de sa maladie est encore débattue.
Qu’est-ce que le Surhumain ?
Dans Ainsi parlait Zarathoustra, c’est un idéal au-delà de l’humanité actuelle : une personne qui crée ses propres valeurs et affirme pleinement la vie. Ce n’est pas une super-race biologique.
La Volonté de puissance est-elle un vrai livre de Nietzsche ?
Pas tel qu’il l’avait prévu. Il fut assemblé après son effondrement par sa sœur et Heinrich Köselitz à partir de notes non publiées. Les chercheurs utilisent aujourd’hui plutôt l’édition critique des carnets établie par Colli et Montinari.
Nietzsche était-il contre la morale en général ?
Il attaquait des systèmes moraux particuliers, en particulier la morale chrétienne, et l’idée qu’une morale puisse valoir pour tout le monde. De nombreux chercheurs soutiennent qu’il défendait tout de même des valeurs fortes, comme l’honnêteté, le courage et l’affirmation de la vie.
Pourquoi Nietzsche est-il si difficile à interpréter ?
Il écrivait en aphorismes, en paraboles et sous des masques, laissa d’immenses carnets non publiés, changea d’avis au fil du temps et écrivait souvent de façon provocatrice. Les lecteurs ont donc construit des Nietzsche très différents à partir des mêmes textes.
Sources et lectures complémentaires
- R. Lanier Anderson, Friedrich Nietzsche. Stanford Encyclopedia of Philosophy
- Brian Lightbody, Nietzsche: Philosophical Psychology. Internet Encyclopedia of Philosophy
- Friedrich Nietzsche. Wikipedia
- The Birth of Tragedy. Wikipedia
- Thus Spoke Zarathustra. Wikipedia
- Elisabeth Förster-Nietzsche. Wikipedia
- Will to power. Wikipedia
- Eternal return. Wikipedia
- Walter Kaufmann, Nietzsche: Philosopher, Psychologist, Antichrist. Princeton University Press, 1950
- Julian Young, Friedrich Nietzsche: A Philosophical Biography. Cambridge University Press, 2010
À découvrir aussi
- SocratePhilosophe athénien qui n’a rien écrit lui-même. Connu par Platon et Xénophon, il fut jugé et exécuté en 399 av. J.-C.
- Emmanuel KantPhilosophe prussien dont les théories de la connaissance, du devoir moral et du jugement transformèrent la philosophie moderne.
- Georg Wilhelm Friedrich HegelPhilosophe allemand dont la pensée sur l’histoire, la conscience et les institutions sociales influença profondément la philosophie ultérieure.
- Johann Wolfgang von GoetheÉcrivain allemand dont la poésie, le théâtre et les romans, du Sturm und Drang au classicisme de Weimar, devinrent centraux dans la littérature allemande et la culture européenne.
- Fiodor DostoïevskiRomancier russe dont les œuvres sondent la responsabilité morale, la pauvreté, la foi et les tensions de la vie urbaine moderne.
- Lu XunÉcrivain et critique chinois dont les récits et les essais examinent la hiérarchie sociale, les coutumes et les tensions liées aux changements modernes.
Rédigé avec l’aide de l’IA à partir des sources publiées ci-dessus et révisé au fil des nouvelles recherches.
