Commencez en haut pour une introduction simple. Descendez pour découvrir plus de détails et de travaux de recherche.
- Facile
- Intermédiaire
- Avancé
Pour les jeunes lecteurs
En 1325, un jeune homme de vingt et un ans quitta sa ville, Tanger, au Maroc, dans le nord de l’Afrique. Il s’appelait Ibn Battûta. Il partait en pèlerinage à La Mecque, une ville sainte de l’islam. Il pensait rentrer au bout d’un an ou deux. Il ne revint que vingt-quatre ans plus tard.
Ibn Battûta aimait voyager. Il voulait découvrir des lieux, rencontrer des gens célèbres et apprendre auprès de savants. Il traversa des déserts à dos de chameau, navigua sur l’océan Indien et franchit des régions froides en chariot. Il visita l’Égypte, la Syrie, l’Irak, l’Iran, l’Arabie, l’Afrique de l’Est, la Turquie, l’Asie centrale, l’Inde, les Maldives, le Sri Lanka, l’Asie du Sud-Est et la Chine.
Comment payait-il ses voyages ? Il connaissait le droit musulman. Dans de nombreux pays, les dirigeants accueillaient volontiers un homme instruit comme lui. Des rois lui donnaient de l’argent, des chevaux et des cadeaux. En Inde, le sultan de Delhi le nomma juge. Il devint aussi juge aux Maldives, où il se maria.
Ses voyages furent parfois difficiles. Des bandits le volèrent. Il faillit se noyer dans un naufrage et perdit plusieurs fois toutes ses affaires. Il fut aussi gravement malade. Sur le chemin du retour, il traversa des régions touchées par une terrible maladie, la peste noire.
Quand il revint enfin au Maroc, le sultan lui demanda de raconter ses voyages. Un jeune écrivain, Ibn Juzayy, nota son récit et en fit un livre. Ce livre s’appelle la Rihla, ce qui veut dire « voyage ». Aujourd’hui, il nous aide à imaginer le monde d’il y a environ 700 ans.
En bref
- Naissance
- 24 février 1304, Tanger, Maroc (sultanat mérinide)
- Mort
- 1368 ou 1369 (certaines sources indiquent des dates plus tardives), au Maroc ; lieu de sépulture incertain
- Origines
- Famille berbère de la tribu des Lawata, issue d’une tradition de juristes ; formation en droit malikite
- Voyages
- 1325–1354 : Afrique du Nord et de l’Est, Moyen-Orient, Anatolie, Horde d’or, Asie centrale, Inde, Maldives, Sri Lanka, Asie du Sud-Est, Chine, al-Andalus et Mali
- Distance parcourue
- Souvent estimée à environ 117 000 km (73 000 miles), bien que certaines étapes de son itinéraire soient incertaines
- Livre
- Tuhfat al-nuzzar fi ghara’ib al-amsar wa-‘aja’ib al-asfar, connu sous le nom de Rihla ; achevé avec Ibn Juzayy en 1355–1356
- Langue
- Arabe classique
- Importance
- Le récit de voyage le plus étendu du monde islamique médiéval et une source majeure sur le XIVe siècle
Facile
Qui était Ibn Battûta ?
Abou Abdallah Muhammad ibn Battûta naquit à Tanger en 1304, à une époque où le Maroc était gouverné par la dynastie mérinide. Sa famille appartenait aux Lawata, une tribu berbère depuis longtemps arabophone et musulmane. Plusieurs de ses proches étaient cadis, c’est-à-dire juges en droit musulman. Il reçut l’éducation d’un jeune lettré : le Coran, l’arabe et le droit de l’école malikite, dominante en Afrique du Nord.
En juin 1325, à vingt et un ans, il quitta seul sa ville pour accomplir le hajj, le pèlerinage à La Mecque. Ce voyage religieux devint le début d’une vie passée sur les routes. Au cours des trois décennies suivantes, il parcourut une grande partie de l’Afrique et de l’Eurasie. Il ne revint au Maroc qu’en 1349, puis entreprit encore deux voyages, à al-Andalus et dans l’empire du Mali, avant de s’établir en 1354.
Il n’était pas un explorateur au sens moderne du terme. La plupart des régions qu’il visita appartenaient au Dar al-Islam, le monde des sociétés musulmanes, ou entretenaient des liens avec lui. Partout, il trouvait des mosquées, des tribunaux, des établissements soufis et d’autres lettrés qui partageaient avec lui la langue du savoir, l’arabe. Ce réseau permettait à un juriste formé d’être accueilli, employé et récompensé du Maroc jusqu’en Inde.
Son livre, la Rihla (« voyage »), est l’une des grandes œuvres de la littérature de voyage. C’est une source indispensable pour les historiens du XIVe siècle, même si elle doit être lue avec prudence.
Facile
Ses voyages, étape par étape
Le pèlerin (1325–1327). Ibn Battûta traversa l’Afrique du Nord par voie terrestre jusqu’à Alexandrie et au Caire. Il remonta le Nil, puis rebroussa chemin et passa par la Palestine et la Syrie pour atteindre Damas. Il se joignit à la caravane des pèlerins vers Médine et La Mecque et accomplit le hajj à la fin de 1326. Au lieu de rentrer chez lui, il partit avec une caravane pour l’Irak et fit un détour par l’Iran, où il visita Ispahan et Chiraz, puis Bagdad et Tabriz, avant de retourner à La Mecque.
La mer Rouge, l’Afrique de l’Est et l’Anatolie (v. 1328–1333). Après un séjour à La Mecque, dont la durée est discutée, il descendit la mer Rouge en bateau jusqu’au Yémen, puis longea la côte swahilie de l’Afrique de l’Est. Il visita Mogadiscio, Mombasa et Kilwa, qu’il décrivit comme l’une des plus belles villes. Il revint par Oman et le golfe Persique. Plus tard, il gagna l’Anatolie, alors divisée en petites principautés turques, puis traversa la mer Noire vers les steppes de la Horde d’or, un État mongol dirigé par Özbeg Khan. Il dit avoir accompagné l’une des épouses du khan, une princesse byzantine, jusqu’à Constantinople.
L’Inde (1333–1341). Après avoir traversé l’Asie centrale et l’Afghanistan, il atteignit l’Indus, puis Delhi, capitale du sultan Muhammad bin Tughluq, connu à la fois pour sa générosité et sa cruauté. Le sultan le nomma cadi et lui accorda un salaire élevé. Ibn Battûta passa environ huit ans en Inde, accumula les dettes et perdit un temps la faveur du souverain.
L’océan Indien et la Chine (1341–1347). En 1341, le sultan le nomma ambassadeur auprès de l’empereur de Chine, de la dynastie mongole Yuan. Les navires de l’ambassade firent naufrage au large de Calicut et Ibn Battûta perdit tout. Craignant de retourner à Delhi, il partit aux Maldives, où il exerça la fonction de juge et se maria, puis au Sri Lanka, où il gravit le pic d’Adam, et au Bengale. Il poursuivit son voyage par mer à travers l’Asie du Sud-Est, fit escale à Samudra Pasai, à Sumatra, et affirme avoir atteint vers 1345–1346 le port chinois de Quanzhou, appelé Zaytun.
Le retour, al-Andalus et le Mali (1347–1354). En repartant vers l’ouest, il traversa la Syrie et l’Égypte tandis que la peste noire s’y propageait en 1348. Il apprit que sa mère était morte de cette maladie. Il arriva à Fès en 1349. Il visita ensuite Grenade, à al-Andalus, puis traversa le Sahara en 1352 jusqu’à l’empire du Mali. Il passa plusieurs mois à la cour de Mansa Sulayman et visita Tombouctou et Gao, avant que le sultan du Maroc ne le rappelle en 1354.
Facile
Le monde qu’il a parcouru
Ibn Battûta voyagea à une époque où les liens entre les régions d’Afrique et d’Eurasie étaient particulièrement nombreux. Les conquêtes mongoles du XIIIe siècle avaient donné naissance à plusieurs États en Asie : l’Ilkhanat en Iran, la Horde d’or dans les steppes occidentales, le khanat de Djaghataï en Asie centrale et la dynastie Yuan en Chine. Plusieurs de leurs souverains s’étaient convertis à l’islam. Les routes maritimes de l’océan Indien reliaient l’Afrique de l’Est, l’Arabie, l’Inde, l’Asie du Sud-Est et la Chine grâce au commerce des épices, des textiles, des chevaux et de la porcelaine.
Au sein du monde islamique, des institutions communes facilitaient les déplacements. Chaque année, le hajj rassemblait à La Mecque des musulmans venus de partout. Les madrasas (établissements d’enseignement), les établissements soufis appelés zaouïas ou khanqahs et les fondations charitables offraient l’hospitalité aux voyageurs. Les spécialistes du droit et de la religion pouvaient trouver du travail loin de chez eux, car le droit musulman et le savoir en arabe étaient reconnus dans de nombreux États.
Ce monde était aussi dangereux et changeant. Ibn Battûta décrit des bandits, des tempêtes, des guerres et la politique violente du sultanat de Delhi. À son retour, la peste noire avait ravagé des sociétés de la Chine à l’Europe, l’Ilkhanat s’était effondré et la dynastie Yuan s’affaiblissait. Son livre dépeint ainsi un monde relié par de nombreux échanges à la veille de grands bouleversements.
Intermédiaire
La Rihla : comment le livre a été composé
De retour à Fès, Ibn Battûta raconta ses voyages à la cour du sultan mérinide Abou Inan Faris. Le sultan ordonna de les mettre par écrit et désigna comme rédacteur Muhammad ibn Juzayy, un jeune lettré et secrétaire originaire de Grenade. Ibn Battûta dicta ses souvenirs et Ibn Juzayy leur donna une forme littéraire. L’ouvrage fut achevé à la fin de 1355 ou au début de 1356. Ibn Juzayy mourut peu après.
Le titre complet est Tuhfat al-nuzzar fi ghara’ib al-amsar wa-‘aja’ib al-asfar, souvent traduit par « Cadeau à ceux qui contemplent les curiosités des villes et les merveilles des voyages ». L’ouvrage appartient au genre arabe de la rihla, le récit de voyage, souvent issu d’un pèlerinage ou d’un voyage d’étude. L’un des exemples antérieurs les plus célèbres est la Rihla de l’Andalou Ibn Jubayr, qui accomplit le pèlerinage en 1183–1185.
Ibn Juzayy ne se contenta pas de transcrire la dictée. Il ajouta des poèmes, travailla le style et inséra à plusieurs endroits des passages empruntés à des auteurs antérieurs, surtout des descriptions de Damas, de Médine et de La Mecque tirées d’Ibn Jubayr, parfois en signalant leur provenance. Il intervient aussi de temps en temps en son propre nom. Il est donc souvent difficile de distinguer ce qu’Ibn Battûta a vu, ce dont il se souvenait des années plus tard, ce qu’il avait entendu raconter et ce que son rédacteur a ajouté.
Ibn Battûta affirme avoir perdu ses notes lors d’un vol. La Rihla fut donc composée en grande partie de mémoire, des décennies après certains événements. Cela aide à expliquer des erreurs de chronologie et de géographie, mais ses souvenirs des personnes, des coutumes et des lieux sont aussi remarquablement détaillés.
Intermédiaire
Ce que décrit la Rihla
La Rihla prend la forme d’un récit continu, mais son principal intérêt réside dans ses descriptions. Ibn Battûta note la taille et la beauté des villes, leurs mosquées, leurs marchés et leurs jardins ; les coutumes des cours ; la nourriture, les vêtements et les mariages ; les savants et les hommes pieux qu’il rencontre ; ainsi que les fruits, les animaux et les produits de chaque région. Il décrit, par exemple, les cocotiers et les coquillages cauris des Maldives, le papier-monnaie et la porcelaine de Chine, ainsi que le commerce de l’or et du sel au Mali.
C’est aussi un observateur perspicace, parfois prompt à juger. Juriste malikite rigoureux, il désapprouvait les pratiques qu’il jugeait contraires à l’islam : aux Maldives, il essaya d’imposer aux femmes des vêtements plus couvrants ; au Mali, il fut choqué de voir les femmes fréquenter librement les hommes et de jeunes servantes sans vêtements. Il louait pourtant l’assiduité des Maliens à la prière et la sécurité des voyages dans leur pays. Ses opinions nous renseignent autant sur ses propres valeurs que sur les peuples qu’il décrit.
Le livre contient de nombreux épisodes personnels : ses mariages et ses divorces, les enfants qu’il laissa dans différentes régions, sa générosité et ses dettes, sa peur de Muhammad bin Tughluq, le naufrage à Calicut, sa capture par des bandits en Inde et ses maladies. Cette voix personnelle est l’une des raisons pour lesquelles la Rihla se lit encore avec intérêt aujourd’hui.
Intermédiaire
Accueil et redécouverte
À son époque, tout le monde ne croyait pas Ibn Battûta. L’historien Ibn Khaldoun, présent à la cour mérinide de Fès dans les années 1350, rapporte dans sa Muqaddima que des gens de la cour disaient à voix basse que le voyageur mentait. Un vizir prit toutefois sa défense : selon lui, il ne fallait pas rejeter des récits sous prétexte que l’on n’avait pas vu soi-même les choses décrites. La Rihla circula sous forme de manuscrits et de versions abrégées au Maghreb, mais elle resta peu connue ailleurs.
Des savants européens la découvrirent au début du XIXe siècle grâce à des versions abrégées acquises par des voyageurs comme Ulrich Jasper Seetzen et Johann Ludwig Burckhardt. Samuel Lee publia en 1829 une traduction anglaise d’un abrégé. Après la conquête française de l’Algérie, des manuscrits complets arrivèrent à Paris. Charles Defrémery et Beniamino Sanguinetti publièrent alors le texte arabe accompagné d’une traduction française en quatre volumes (1853–1858), qui devint l’édition de référence.
La traduction anglaise de référence fut commencée par H. A. R. Gibb pour la Hakluyt Society, dont les volumes parurent à partir de 1958. C. F. Beckingham l’acheva en publiant le quatrième volume en 1994. Au XXe siècle, Ibn Battûta devint un héros national au Maroc et un symbole du passé cosmopolite du monde islamique. Un cratère lunaire, de nombreuses écoles et un grand centre commercial de Dubaï portent son nom.
Intermédiaire
Gros plan : le voyage au Mali
Le dernier grand voyage d’Ibn Battûta, dans l’empire du Mali en 1352–1354, montre à quel point la Rihla est à la fois précieuse et révélatrice. Il traversa le Sahara depuis Sijilmassa avec une caravane de marchands et s’arrêta à Taghaza, où les maisons et une mosquée étaient bâties avec des blocs de sel. Il atteignit ensuite Oualata, poste commercial situé au nord du Mali. De là, il se rendit à la capitale de Mansa Sulayman, frère de Mansa Moussa. L’emplacement exact de cette capitale fait encore débat parmi les historiens.
Sa description de la cour de Sulayman est le témoignage direct le plus détaillé qui nous soit parvenu sur le Mali de cette époque. Il décrit les audiences sous un grand arbre ou dans un pavillon, l’interprète du souverain et les griots, les cérémonies des fêtes musulmanes et la façon dont les sujets se répandaient de la poussière sur la tête devant le roi. Il loue les Maliens pour leur présence régulière à la prière du vendredi, leur ardeur à apprendre le Coran par cœur et la sécurité des routes, mais se plaint vivement du cadeau modeste que le mansa lui a fait.
Sur le chemin du retour, il visita Tombouctou et Gao, sur le Niger, ainsi que la ville de Takedda, où l’on produisait du cuivre, avant de recevoir l’ordre du sultan du Maroc de rentrer. Les textes arabes sur le Mali rédigés par al-Umari et Ibn Khaldoun reposant sur les récits d’informateurs, les observations personnelles d’Ibn Battûta sont indispensables, même lorsque ses jugements reflètent les préjugés d’un visiteur nord-africain.
Intermédiaire
Fin de vie et importance historique
Après l’achèvement de la Rihla, Ibn Battûta semble avoir exercé la fonction de cadi dans une ville marocaine. On ne sait presque rien d’autre de ses dernières années. Des sources biographiques plus tardives situent sa mort en 1368 ou 1369, bien que d’autres dates aient été proposées. Un tombeau de la vieille ville de Tanger est traditionnellement considéré comme le sien, mais cette identification est incertaine.
Pour les historiens, la Rihla est souvent le seul témoignage extérieur, ou le plus détaillé, sur des régions comme les Maldives, la côte swahilie et l’empire du Mali au XIVe siècle. Elle mentionne des souverains, des fonctionnaires, des fêtes, des prix, des marchandises et des coutumes qui ne figurent dans aucune autre source. Elle est particulièrement précieuse pour l’étude des communautés musulmanes de l’océan Indien et des steppes, ainsi que du sultanat de Delhi sous Muhammad bin Tughluq.
Ibn Battûta est souvent comparé au Vénitien Marco Polo, qui voyagea en Asie une génération plus tôt. Les deux hommes dictèrent leurs récits à des collaborateurs, et leurs livres mêlent observations et informations rapportées. Marco Polo voyagea principalement comme étranger au service des Mongols, tandis qu’Ibn Battûta se déplaçait au sein d’une civilisation islamique commune. Son livre montre comment cette civilisation reliait des terres éloignées.
Avancé
Débat : la Rihla est-elle fiable ?
Les chercheurs admettent généralement qu’Ibn Battûta a beaucoup voyagé et qu’une grande partie de la Rihla repose sur son expérience directe. Les descriptions de l’Inde, des Maldives, de l’Afrique de l’Est, de l’Anatolie et du Mali contiennent des détails précis qui concordent avec d’autres témoignages. Plusieurs passages posent toutefois problème. La chronologie est souvent contradictoire : par exemple, les dates qu’il donne pour son séjour à La Mecque et son voyage en Afrique de l’Est ne peuvent pas toutes être exactes. Les historiens ont proposé différentes reconstitutions, situant le voyage en Afrique de l’Est en 1328 ou vers 1330.
Certains voyages n’ont peut-être jamais eu lieu. Son récit d’une excursion depuis la Horde d’or jusqu’à la ville de Bolghar, sur la Volga, et ses remarques sur les régions plus au nord suscitent des doutes depuis le début du XXe siècle. En 1929, le chercheur Stephen Janicsek soutint que cette excursion avait été inventée. Sa description de la Chine est la plus débattue. Son récit de Quanzhou et de la côte sud de la Chine est plausible, mais le voyage qu’il affirme avoir fait jusqu’à Khanbaliq (Pékin) est décrit de façon vague, contient des événements qui ne correspondent pas à l’histoire chinoise et pourrait reposer sur des témoignages indirects. Certains chercheurs doutent même qu’il soit allé au-delà des ports du sud ; d’autres admettent un voyage plus court.
Les emprunts à Ibn Jubayr et à d’autres œuvres antérieures montrent que le texte est composite. Ross Dunn et d’autres historiens estiment qu’il faut lire la Rihla comme une œuvre littéraire produite par un voyageur et un rédacteur à la cour mérinide, plutôt que comme un journal tenu au jour le jour. Elle a été façonnée par les règles du genre et par le désir de divertir et d’instruire le sultan. Dans ce cadre, s’interroger sur sa « vérité » revient à examiner ses sources : quels passages relèvent de l’observation, de la mémoire, de récits entendus ou d’ajouts littéraires ?
Avancé
Lire la Rihla comme une source historique
Les historiens confrontent la Rihla à des sources indépendantes. Les monnaies, les inscriptions ainsi que les chroniques chinoises, persanes, indiennes et arabes peuvent confirmer ou contredire les noms des souverains et les dates des événements. Par exemple, des sources indiennes confirment de nombreux détails sur la cour de Muhammad bin Tughluq, notamment ses décisions soudaines et ses châtiments sévères. Les découvertes archéologiques faites à Kilwa, aux Maldives et en Afrique de l’Ouest peuvent être comparées à ses descriptions des bâtiments et des marchandises.
Le texte nous est parvenu dans plusieurs manuscrits, dont les plus importants se trouvent à Paris. Certains chercheurs pensent qu’un fragment pourrait être de la main même d’Ibn Juzayy. La comparaison des manuscrits, l’étude des interventions du rédacteur et le repérage des passages empruntés permettent de distinguer les différentes couches du texte. L’édition de Defrémery et Sanguinetti reste à la base de la plupart des traductions, même si des chercheurs appellent à préparer une nouvelle édition critique.
Enfin, les historiens lisent la Rihla pour comprendre les façons de penser de l’époque : comment un juriste maghrébin du XIVe siècle voyait le monde islamique, ce qu’il jugeait convenable ou inconvenant et comment il représentait les autres peuples, en particulier les femmes, les non-musulmans et les Africains vivant au sud du Sahara. Ses remarques souvent condescendantes sur les Maliens, par exemple, doivent être examinées en tenant compte de l’admiration sincère qu’il exprimait aussi pour certains aspects de leur société. Une telle lecture critique rend la Rihla encore plus précieuse.
Idées clés
- Rihla
- Genre arabe du récit de voyage, généralement lié au pèlerinage ou à l’étude ; le livre d’Ibn Battûta en est l’exemple le plus célèbre.
- Dar al-Islam
- Le monde des sociétés musulmanes, dont le droit, la langue et les institutions communs ont rendu possibles ses longs voyages.
- Le lettré voyageur
- Grâce à sa formation de juriste, Ibn Battûta pouvait trouver l’hospitalité, des protecteurs et des emplois de juge dans de nombreux États.
- Les liens entre l’Afrique et l’Eurasie
- Ses voyages montrent les liens créés par les États issus de l’Empire mongol, le commerce de l’océan Indien et le hajj.
- Le voyageur et son rédacteur
- La Rihla fut dictée de mémoire et mise en forme par Ibn Juzayy, qui y ajouta des poèmes et des passages empruntés à d’autres textes.
- La lecture critique
- Les historiens acceptent une grande partie du livre, mais doutent de certains épisodes, comme les voyages sur la Volga et à l’intérieur de la Chine, et les confrontent à d’autres sources.
- Le point de vue de l’observateur
- Ses jugements sur les coutumes, les femmes et les non-musulmans révèlent les valeurs d’un juriste malikite du XIVe siècle.
Notices
- 1304 — Ibn Battûta naît à Tanger le 24 février.
- 1325 — Il quitte Tanger en juin pour faire le pèlerinage à La Mecque.
- 1326 — Il accomplit son premier hajj, puis voyage en Irak et en Iran.
- v. 1330 — Il descend la mer Rouge en bateau et longe la côte est-africaine jusqu’à Mogadiscio et Kilwa (date discutée : 1328 ou vers 1330).
- v. 1333 — Après l’Anatolie, la Horde d’or et l’Asie centrale, il atteint l’Indus, puis Delhi, où il devient cadi.
- 1341 — Muhammad bin Tughluq l’envoie comme ambassadeur en Chine ; les navires de l’ambassade font naufrage à Calicut.
- v. 1343 — Il exerce la fonction de juge aux Maldives, puis visite le Sri Lanka et le Bengale.
- v. 1345 — Il atteint Sumatra et, selon son récit, le port chinois de Quanzhou (Zaytun).
- 1349 — Il revient à Fès après avoir traversé des régions frappées par la peste noire.
- 1352 — Il traverse le Sahara jusqu’à l’empire du Mali et visite Tombouctou (retour en 1354).
- 1355 — La Rihla est achevée avec Ibn Juzayy à la cour mérinide (fin de 1355 ou début de 1356).
- v. 1368 — Ibn Battûta meurt au Maroc (en 1368 ou 1369).
Glossaire
- Hajj
- Le pèlerinage à La Mecque, un devoir religieux pour les musulmans qui ont la possibilité de l’accomplir.
- Cadi
- Un juge qui applique le droit musulman.
- École malikite
- L’une des quatre écoles de droit sunnites, dominante en Afrique du Nord et de l’Ouest.
- Mérinides
- Dynastie berbère qui gouverna le Maroc du XIIIe au XVe siècle, avec Fès pour capitale.
- Horde d’or
- État issu de l’Empire mongol dans les steppes de l’ouest de l’Eurasie, dont les souverains se convertirent à l’islam.
- Sultanat de Delhi
- État musulman qui gouverna une grande partie du nord de l’Inde du XIIIe au XVIe siècle.
- Zaouïa
- Établissement soufi qui accueillait souvent les voyageurs.
- Zaytun
- Nom arabe de Quanzhou, grand port commercial du sud de la Chine.
- Côte swahilie
- Côte de l’Afrique de l’Est, de la Somalie au Mozambique, où se trouvaient des villes commerçantes musulmanes comme Kilwa.
Questions et réponses
Pourquoi Ibn Battûta a-t-il voyagé si loin ?
Il partit d’abord en pèlerinage à La Mecque, mais il aimait découvrir de nouvelles régions et rencontrer des savants et des hommes pieux. Grâce à sa formation de juge, il pouvait recevoir de l’argent et des cadeaux des souverains rencontrés en chemin.
A-t-il voyagé plus loin que Marco Polo ?
Selon la plupart des estimations, oui : il aurait parcouru environ 117 000 km, soit plusieurs fois la distance généralement attribuée à Marco Polo, même si certains des voyages qu’il affirme avoir faits sont contestés.
A-t-il écrit son livre lui-même ?
Non. Il dicta ses souvenirs à Ibn Juzayy, un lettré de la cour marocaine, qui les rédigea et les retravailla en ajoutant des poèmes et des passages d’auteurs antérieurs.
Est-il vraiment allé en Chine ?
De nombreux chercheurs admettent qu’il a atteint le port méridional de Quanzhou, mais son récit d’un voyage à l’intérieur des terres jusqu’à Pékin est douteux et pourrait reposer sur des témoignages indirects.
Qu’est-il arrivé à sa famille ?
Il se maria plusieurs fois pendant ses voyages et laissa certains de ses enfants dans des régions comme l’Inde et les Maldives. Sa mère mourut de la peste noire avant son retour.
Comment les historiens doivent-ils utiliser la Rihla ?
Comme une source précieuse mais composite : ils confrontent chaque passage à d’autres témoignages et tiennent compte du rôle de la mémoire, des récits entendus, des règles du genre et des ajouts du rédacteur.
Quelles édition et traductions les chercheurs utilisent-ils ?
L’édition arabe accompagnée de la traduction française de Defrémery et Sanguinetti (1853–1858), ainsi que la traduction anglaise de H. A. R. Gibb et C. F. Beckingham publiée par la Hakluyt Society (1958–1994).
Sources et lectures complémentaires
- Ibn Battuta. Wikipedia
- Rihla. Wikipedia
- Ibn Jubayr. Wikipedia
- Muhammad bin Tughluq. Wikipedia
- Mali Empire. Wikipedia
- Ross E. Dunn, The Adventures of Ibn Battuta: A Muslim Traveler of the 14th Century. University of California Press, 1986
- H. A. R. Gibb and C. F. Beckingham (trans.), The Travels of Ibn Battuta, A.D. 1325–1354 (4 vols.). Hakluyt Society, 1958–1994
À découvrir aussi
- Mansa MoussaSouverain de l’empire du Mali, resté célèbre pour la richesse de celui-ci, son pèlerinage à La Mecque et son soutien à l’enseignement islamique.
- Ibn KhaldounHistorien et penseur nord-africain dont la Muqaddima étudie la transformation des sociétés et des États.
- HafezPoète lyrique persan surtout connu pour ses ghazals sur l’amour, le désir et l’ambiguïté spirituelle.
- Les Mille et Une NuitsRecueil de contes qui s’est développé pendant des siècles à partir de plusieurs traditions narratives.
- Gengis KhanFondateur de l’Empire mongol, proclamé souverain suprême en 1206.
Rédigé avec l’aide de l’IA à partir des sources publiées ci-dessus et révisé au fil des nouvelles recherches.
