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Pour les jeunes lecteurs
Il y a environ mille ans, au Japon, une ville s’appelait Heian-kyō. C’est aujourd’hui Kyoto. L’empereur y vivait avec des centaines de nobles qui aimaient les poèmes, la musique, les beaux vêtements et les fêtes où l’on admirait la lune. Une dame au service de l’impératrice a écrit une histoire si longue qu’elle remplit plusieurs gros livres. On l’appelait Murasaki Shikibu.
L’histoire parle d’un prince nommé Genji. Il est si beau et si doué qu’on l’appelle « Genji le Radieux ». Mais sa mère meurt quand il est tout petit. Toute sa vie, il cherche l’amour et des personnes qui lui rappellent sa mère.
Genji écrit des poèmes, joue de la musique, tombe amoureux et fait des erreurs. Il doit même quitter la capitale pendant quelque temps. Quand il vieillit, l’histoire continue avec ses enfants et ses petits-enfants, qui ont aussi leurs problèmes.
À cette époque, les gens s’envoyaient de petits poèmes comme nous envoyons des messages aujourd’hui. Les personnages du livre échangent près de 800 poèmes ! Ils choisissent le papier, la couleur de l’encre et même une fleur à attacher à la lettre.
Ce livre est spécial parce qu’il montre ce que les personnages ressentent : la tristesse, la jalousie, la solitude et la joie. Beaucoup de gens le considèrent comme l’un des premiers romans du monde. Au Japon, on le lit encore et on en fait des dessins, des bandes dessinées et des films.
En bref
- Date
- Début du XIe siècle ; des parties circulaient dès 1008 et l’œuvre entière était connue vers 1021
- Lieu
- Heian-kyō (Kyoto), capitale du Japon à l’époque de Heian (794–1185)
- Autrice
- Murasaki Shikibu (vers 973/978 – après 1014 environ), dame d’honneur de l’impératrice Shōshi ; l’attribution des derniers chapitres fait débat
- Langue
- Japonais classique, écrit principalement en kana (hiragana)
- Forme
- Monogatari (récit en prose) en 54 chapitres, contenant près de 800 poèmes waka
- Structure
- La vie de Genji (chapitres 1 à 41), une transition (42 à 44), puis les chapitres d’Uji consacrés à la génération suivante (45 à 54)
- Importance
- Œuvre majeure de la littérature japonaise ; souvent considérée comme l’un des premiers romans du monde
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Qu’est-ce que Le Dit du Genji ?
Le Dit du Genji (Genji monogatari) est un long récit en prose écrit au Japon au début du XIe siècle et généralement attribué à une femme connue sous le nom de Murasaki Shikibu. Il suit la vie et les amours de Hikaru Genji (« Genji le Radieux »), fils d’un empereur, puis celles de la génération suivante. Ses 54 chapitres, qui occupent bien plus de mille pages dans les traductions modernes, se déroulent parmi les aristocrates de la cour impériale à Heian-kyō, l’actuelle Kyoto.
L’œuvre appartient au genre du monogatari, littéralement « récit de choses », écrit en japonais plutôt qu’en chinois, qui était alors la langue du gouvernement et des études savantes. Les monogatari antérieurs étaient souvent courts, fantastiques ou composés d’anecdotes, comme Le Conte du coupeur de bambou. Le Dit du Genji a transformé ce genre en mettant en scène de nombreux personnages vraisemblables qui vieillissent, se souviennent et changent au fil de plusieurs décennies.
Le livre est célèbre pour sa profondeur psychologique, son attention aux petits gestes et aux états d’âme, ainsi que pour sa vision mélancolique du temps qui passe. Il contient près de 800 waka, poèmes de 31 syllabes que les membres de la cour utilisaient pour exprimer leurs sentiments. Pour ces raisons, on le décrit souvent comme l’un des premiers romans du monde, même si la définition du « roman » fait elle-même débat.
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L’histoire : le prince radieux et la génération suivante
Le récit s’ouvre sur l’amour d’un empereur pour une dame de rang modeste, la dame de Kiritsubo. Ses rivales la tourmentent jusqu’à ce qu’elle meure, laissant un jeune fils. Craignant les factions de la cour, l’empereur fait de l’enfant un roturier portant le nom de Minamoto (Genji signifie « du clan Minamoto »), afin qu’il ne devienne pas un pion politique. Le garçon grandit et révèle des talents éblouissants. Il tombe amoureux de Fujitsubo, la nouvelle compagne de son père, qui ressemble beaucoup à sa mère défunte. Leur enfant secret est élevé comme le fils de l’empereur et deviendra plus tard l’empereur Reizei.
Dans sa quête de l’amour, Genji noue de nombreuses relations : avec sa fière épouse Aoi, qui meurt après avoir accouché, apparemment attaquée par l’esprit vivant de la jalouse dame Rokujō ; avec la fragile Yūgao, qui meurt mystérieusement dans une maison abandonnée ; et surtout avec Murasaki, jeune nièce de Fujitsubo, qu’il accueille chez lui alors qu’elle est encore enfant et dont il fait plus tard sa principale compagne. Après un scandale, Genji part en exil sur les côtes isolées de Suma et d’Akashi. Il y rencontre la dame d’Akashi, dont la fille deviendra un jour impératrice.
Genji retrouve le pouvoir et fait construire une vaste demeure, le Rokujō-in, où il rassemble les femmes de sa vie. Mais son mariage tardif avec la jeune Troisième Princesse blesse profondément Murasaki. La princesse a une liaison avec un jeune noble, Kashiwagi, et donne naissance à un fils, Kaoru. En élevant un enfant qui n’est pas le sien, Genji reconnaît un écho de la faute qu’il a commise dans sa jeunesse. Murasaki tombe malade et meurt. Un chapitre qui ne comporte qu’un titre, « Disparu dans les nuages » (Kumogakure), marque la mort de Genji sans la raconter.
Les dix derniers chapitres, situés principalement à Uji, au sud de la capitale, suivent Kaoru, un homme sérieux tourmenté par des doutes sur sa naissance, et son rival Niou, petit-fils passionné de Genji. Leur intérêt pour trois demi-sœurs se termine tragiquement : l’aînée, Ōigimi, se laisse dépérir plutôt que de se marier ; la plus jeune, Ukifune, déchirée entre les deux hommes, tente de se noyer. Sauvée, elle devient nonne bouddhiste. Le livre s’achève brusquement alors que Kaoru soupçonne un autre homme de la cacher : une fin remarquablement ouverte.
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Contexte historique : la cour de Heian et les régents Fujiwara
En 794, la cour japonaise s’installe dans une nouvelle capitale, Heian-kyō, dont le plan en damier s’inspire de Chang’an, la capitale chinoise. L’époque de Heian (794–1185) qui commence alors est connue pour sa culture aristocratique très raffinée. À l’époque de Murasaki, le pouvoir réel appartient moins aux empereurs qu’à la branche septentrionale de la famille Fujiwara. Ses membres gouvernent comme régents (sesshō et kanpaku) en mariant leurs filles aux empereurs, puis en devenant les grands-pères des souverains suivants.
Fujiwara no Michinaga (966–1028) maîtrise parfaitement ce système, et sa fille Shōshi, que sert Murasaki, donne naissance à deux futurs empereurs. La politique passe donc par les mariages, les naissances et le prestige des appartements des femmes. Des dames d’honneur instruites sont recrutées pour rendre le cercle d’une impératrice attrayant, et la littérature participe à la rivalité entre les cours. Cela aide à comprendre l’attention que le récit porte aux stratégies matrimoniales, au rang et à la réputation.
À la même époque, ailleurs dans le monde, la dynastie Song règne en Chine, la dynastie Goryeo en Corée, l’empire Chola est à son apogée dans le sud de l’Inde et les Fatimides gouvernent l’Égypte. Le Japon a cessé d’envoyer des ambassades officielles en Chine à la fin du IXe siècle. Une culture de cour proprement japonaise (kokufū bunka) s’épanouit, même si le savoir chinois reste prestigieux. Le bouddhisme marque profondément la manière de penser de l’époque, notamment par la croyance en l’entrée du monde dans l’ère du déclin de la Loi bouddhique (mappō), dont le début est généralement fixé à 1052.
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Les femmes, les kana et l’écriture du japonais
Dans le Japon de Heian, les documents officiels, les ouvrages d’histoire et les travaux savants sont rédigés en chinois littéraire (kanbun), que les hommes de la cour sont censés maîtriser. Aux IXe et Xe siècles, des écritures phonétiques simplifiées appelées kana se développent à partir des caractères chinois. La forme cursive, le hiragana, est parfois appelée « écriture des femmes » (onnade), car elle est étroitement associée aux écrits féminins, à la poésie privée et aux lettres, même si les hommes l’utilisent aussi.
Les kana permettent d’écrire avec aisance le japonais parlé à la cour, avec ses marques de respect, ses subtiles terminaisons verbales et ses nuances affectives. À la fin du Xe siècle et au début du XIe, les femmes de la cour produisent une prose en kana d’une richesse exceptionnelle : le Journal d’une éphémère, les Notes de chevet de Sei Shōnagon, les journaux d’Izumi Shikibu et de Murasaki elle-même, puis le Journal de Sarashina. Le Dit du Genji représente le sommet de cette tradition.
Le Dit du Genji est aussi profondément imprégné de littérature chinoise. Son premier chapitre fait écho au poème de l’époque Tang « Le Chant des regrets éternels », de Bai Juyi, qui raconte l’histoire d’un empereur ayant perdu la femme qu’il aimait. Des allusions à l’histoire chinoise et à la poésie japonaise antérieure parcourent l’œuvre. Murasaki devait dissimuler sa connaissance du chinois, jugée inconvenante pour une femme, mais elle s’en est servie pour donner profondeur et force évocatrice à son récit.
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Thèmes et procédés principaux
L’un des thèmes centraux est l’impermanence (mujō), enseignement bouddhique selon lequel rien ne dure. La beauté, l’amour, le pouvoir et la jeunesse passent ; les personnages le ressentent avec une intensité particulière au sommet même de leur splendeur. L’idée de lien karmique (sukuse) lui est étroitement associée : les relations et les malheurs sont compris comme les conséquences d’actes accomplis dans des vies antérieures. La naissance de Kaoru renvoie ainsi Genji à sa faute avec Fujitsubo. De nombreux personnages, surtout des femmes, cherchent une issue en devenant nonnes.
Le récit explore aussi le remplacement et le désir de retrouver un être perdu. Genji aime Fujitsubo parce qu’elle ressemble à sa mère, puis Murasaki parce qu’elle ressemble à Fujitsubo ; dans les chapitres d’Uji, Kaoru cherche en Ukifune une remplaçante pour sa sœur défunte. Cette suite de ressemblances (yukari) donne au livre une structure faite d’échos et pose la question de savoir si une personne peut vraiment en remplacer une autre.
La technique narrative est remarquable. La narratrice parle souvent comme une dame d’honneur qui rapporte des nouvelles de la cour, commente les faits, hésite ou affirme ne pas savoir. Les personnages sont rarement désignés par leur nom : on les reconnaît à leurs titres, aux lieux qui leur sont associés ou à des poèmes. Une grande part du sens passe par les poèmes échangés aux moments décisifs, par les saisons et par les détails des vêtements, de l’encens et de l’écriture. La célèbre discussion de la « nuit de pluie » au chapitre 2, dans laquelle de jeunes hommes classent différents types de femmes, et un passage ultérieur où Genji défend la fiction parce qu’elle révèle des vérités absentes des histoires officielles montrent que l’autrice réfléchit à son propre art.
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Manuscrits, commentaires et éditions
Aucun manuscrit de la main de l’autrice ne nous est parvenu. À l’époque de Heian, le récit circule sous forme de copies manuscrites que les lecteurs empruntent et recopient, ce qui multiplie les variantes. L’autrice du Journal de Sarashina raconte sa joie d’avoir obtenu vers 1021 une série de « plus de cinquante chapitres », qu’elle lit jour et nuit. C’est un témoignage ancien montrant que l’œuvre entière circulait déjà.
Au début du XIIIe siècle, le poète et érudit Fujiwara no Teika (1162–1241) établit un texte connu sous le nom d’Aobyōshi-bon (« texte à couverture bleue »). Vers la même époque, Minamoto no Mitsuyuki et son fils Chikayuki produisent un autre texte, le Kawachi-bon. La plupart des éditions modernes descendent de la lignée de Teika, notamment d’un manuscrit du XVe siècle appelé Ōshima-bon, complété par d’autres copies. En 2019, un exemplaire original établi par Teika du chapitre 5, « Wakamurasaki », a été redécouvert à Tokyo : une trouvaille importante pour les spécialistes du texte.
Le Dit du Genji a suscité une vaste tradition de commentaires, car les lecteurs des époques suivantes avaient besoin d’aide pour comprendre sa langue ancienne, les usages de la cour et ses allusions. Parmi les exemples importants figurent le Kakaishō (XIVe siècle) et le Kogetsushō de Kitamura Kigin (1673), qui a rendu le récit accessible à un public plus large à l’époque d’Edo. Au XXe siècle, la poétesse Yosano Akiko en réalise la première adaptation en japonais moderne. Suivent, entre autres, les versions de Tanizaki Jun’ichirō, Enchi Fumiko et Setouchi Jakuchō.
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Héritage artistique et littéraire au Japon et dans le monde
Au Japon, le Dit du Genji est devenu le grand classique par excellence. À la fin du XIIe siècle, le poète Fujiwara no Shunzei déclare regrettable de composer des poèmes sans connaître cette œuvre ; elle devient une lecture indispensable pour les poètes. Des pièces de théâtre nō, des récits ultérieurs, des parodies de l’époque d’Edo et des livres illustrés populaires s’en inspirent. Les rouleaux peints du Genji monogatari emaki, réalisés dans la première moitié du XIIe siècle et aujourd’hui conservés au musée d’art Tokugawa et au musée Gotoh, comptent parmi les plus anciens rouleaux illustrés japonais qui nous soient parvenus. Pendant des siècles, les « images du Genji » constituent un genre majeur de la peinture, des paravents et des objets laqués.
À l’époque d’Edo, le savant Motoori Norinaga (1730–1801) soutient que le cœur du récit est le mono no aware, une profonde sensibilité à la beauté mélancolique des choses, plutôt qu’un enseignement moral bouddhique ou confucéen. Cette interprétation a eu une très grande influence sur la définition d’une esthétique « japonaise », même si les chercheurs d’aujourd’hui y voient une lecture parmi d’autres.
À l’étranger, Suematsu Kenchō publie une traduction anglaise partielle en 1882, mais c’est la version d’Arthur Waley (1925–1933) qui rend le récit célèbre dans le monde anglophone ; Virginia Woolf accueille son premier volume avec admiration. Edward Seidensticker publie la première traduction anglaise intégrale en 1976, suivi de Royall Tyler en 2001 et de Dennis Washburn en 2015. Il existe des traductions en coréen, en chinois, en français, en allemand et dans des dizaines d’autres langues, ainsi que des mangas, comme Asakiyumemishi de Yamato Waki, et de nombreux films. Depuis 2012, le Japon célèbre le 1er novembre comme « Jour des classiques » (Koten no hi), en référence à l’entrée du journal de 1008. Une scène des rouleaux du Genji figure sur le billet de 2 000 yens.
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Débats scientifiques : attribution, ordre de rédaction et interprétation
Une seule personne a-t-elle écrit les 54 chapitres ? L’attribution de la majeure partie du récit à Murasaki Shikibu repose sur son journal et sur une tradition ancienne ; elle est largement acceptée. Les chapitres d’Uji (45 à 54) diffèrent toutefois par leur ton et leur cadre, et certains lecteurs soupçonnent depuis le Moyen Âge qu’ils sont dus à une autre personne. La poétesse Yosano Akiko a proposé que Daini no Sanmi, la fille de Murasaki, ait écrit une grande partie de la fin. Des études stylistiques et statistiques du vocabulaire et de la grammaire ont servi à défendre les deux positions. La plupart des chercheurs considèrent aujourd’hui Murasaki comme l’autrice de l’ensemble, tout en reconnaissant qu’il est impossible de trancher avec certitude.
Une question voisine concerne l’ordre de rédaction. Les chapitres sont numérotés selon l’ordre du récit, qui n’est pas nécessairement celui dans lequel ils ont été écrits. Au milieu du XXe siècle, le chercheur Takeda Munetoshi a proposé qu’un groupe de chapitres (la « série b », comprenant notamment Hahakigi et la suite consacrée à Tamakazura) ait été rédigé plus tard et inséré dans une « série a » d’origine. Cette théorie a exercé une influence importante, mais reste discutée. Les chercheurs débattent encore de la question de savoir si l’œuvre a été conçue comme un tout ou si elle s’est développée par épisodes à mesure que les lecteurs en demandaient davantage.
Les interprétations ont changé avec les époques. Certains commentateurs bouddhistes médiévaux voyaient dans le récit une parabole de l’attachement. Des légendes racontaient même que Murasaki souffrait en enfer pour avoir écrit une fiction. Des lecteurs confucéens y voyaient une mise en garde contre l’immoralité ; Norinaga le lisait à travers le mono no aware. Les recherches actuelles comprennent des lectures féministes centrées sur les contraintes imposées aux femmes et sur des personnages comme Ukifune et Ōigimi, qui refusent le mariage ou lui échappent ; elles étudient aussi la possession par les esprits, la maladie, ainsi que l’histoire du mariage et de la politique. L’idée selon laquelle ce livre serait « le premier roman » fait également débat : certains rappellent l’existence d’œuvres antérieures, comme les romans grecs et romains ou le Kādambarī sanskrit.
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Sources premières et témoignages textuels
Les principales sources extérieures permettant de dater l’œuvre sont des journaux de l’époque. Le journal de Murasaki Shikibu, qui couvre les années 1008 à 1010, mentionne le récit et la préparation d’un bel exemplaire à la cour. Dans un passage célèbre, il rapporte que l’empereur Ichijō, après s’être fait lire le récit à voix haute, remarque que l’autrice a dû lire les Chroniques du Japon (Nihon shoki), complimentant ainsi son érudition. Le Journal de Sarashina, rédigé plusieurs décennies plus tard mais relatant des événements survenus vers 1020–1021, montre qu’il existait alors une série de plus de cinquante chapitres. Ensemble, ces témoignages situent la rédaction de la majeure partie du récit approximativement dans les deux premières décennies du XIe siècle.
La tradition manuscrite est complexe. Les chercheurs répartissent les manuscrits en trois grands groupes : la lignée Aobyōshi-bon associée à Teika, la lignée Kawachi-bon et un ensemble hétérogène d’autres textes (beppon). Leurs différences vont de petites modifications de formulation à de longs passages divergents. Des fragments anciens continuent de refaire surface : un manuscrit du chapitre 6 datant de l’époque de Kamakura a ainsi été identifié à Kyoto en 2008. Comme les plus anciens manuscrits substantiels datent de l’époque de Kamakura (1185–1333), soit environ deux siècles après la rédaction, il est impossible de retrouver les mots exacts du texte de Murasaki.
Les témoignages visuels sont également importants. Les rouleaux peints du Genji, qui datent du XIIe siècle, associent des textes calligraphiés à des peintures utilisant la technique du « toit enlevé » (fukinuki yatai), qui montre les intérieurs vus d’en haut. Leurs passages écrits comptent parmi les plus anciens témoins du texte de certains chapitres. Ils montrent aussi comment des lecteurs, environ un siècle après l’autrice, imaginaient le monde du récit.
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Quelques précisions méthodologiques pour les lecteurs et les chercheurs
Lire le Dit du Genji, dans quelque langue que ce soit, suppose d’emblée une interprétation. Le texte original emploie rarement des noms propres ou des sujets explicites dans les phrases ; il s’appuie sur les formes verbales honorifiques pour indiquer qui agit. Les traducteurs doivent déterminer qui parle, comment désigner chaque personnage et comment traduire les poèmes. L’élégante version de Waley réorganise librement le texte et en omet des parties (dont le chapitre 38) ; celle de Seidensticker est concise ; Tyler conserve les titres de cour et explique les usages dans des notes détaillées ; Washburn cherche une lecture fluide et une psychologie claire. Comparer les traductions constitue en soi une façon d’entrer dans l’œuvre.
Les éditions savantes modernes, notamment celles des grandes collections de littérature classique japonaise, proposent des textes annotés fondés principalement sur l’Ōshima-bon, accompagnés de variantes et de commentaires. Les chercheurs doivent relever le manuscrit de base utilisé par chaque édition et éviter de considérer un texte imprimé comme la reproduction exacte des mots de Murasaki.
Enfin, il convient d’aborder historiquement la manière dont le récit traite le genre et le pouvoir. Certaines relations de Genji, notamment le fait qu’il recueille Murasaki alors qu’elle est enfant, troublent les lecteurs d’aujourd’hui, et la narratrice souligne elle-même souvent les souffrances qu’elles provoquent. Connaître les coutumes matrimoniales de Heian, selon lesquelles les maris rendaient généralement visite à leurs épouses dans les résidences de la famille de celles-ci, aide à comprendre ce monde social sans excuser les torts qui y sont causés.
Idées clés
- Mono no aware
- La « beauté mélancolique des choses » : une sensibilité profonde et délicate à la beauté et à la tristesse de ce qui passe, que Motoori Norinaga considérait comme le cœur du récit.
- Impermanence (mujō)
- L’enseignement bouddhique selon lequel tout change et finit ; il imprègne l’atmosphère du récit, surtout dans les derniers chapitres.
- Lien karmique (sukuse)
- La croyance selon laquelle les liens entre les personnes et leurs malheurs résultent d’actes accomplis dans des vies antérieures ; le récit s’en sert pour expliquer le destin et les événements qui se répètent.
- Remplacement (yukari)
- La tendance à aimer une personne parce qu’elle en rappelle une autre : la mère de Genji, Fujitsubo, Murasaki ; puis Ōigimi et Ukifune.
- Monogatari
- Genre japonais du récit en prose. Le Dit du Genji en a fait passer les histoires courtes ou fantastiques à une longue narration vraisemblable consacrée à la vie intérieure des personnages.
- Échange de poèmes
- Les personnages communiquent par des waka de 31 syllabes ; ces poèmes expriment des sentiments impossibles à dire ouvertement et rattachent la prose à une tradition poétique.
- Miyabi
- Raffinement et élégance de la cour : un idéal de goût dans l’habillement, la calligraphie, la musique et le comportement, prisé par les aristocrates de Heian.
Notices
- 794 apr. J.-C. — La capitale impériale est transférée à Heian-kyō (Kyoto), marquant le début de l’époque de Heian.
- v. 973 apr. J.-C. — Murasaki Shikibu naît dans une branche secondaire de la famille Fujiwara (vers 973–978).
- 1001 — Son mari Fujiwara no Nobutaka meurt ; elle a peut-être commencé le récit pendant son veuvage.
- v. 1005 — Elle entre au service de l’impératrice Shōshi, fille de Fujiwara no Michinaga (vers 1005–1006).
- 1008 — Son journal mentionne le récit ; cette entrée est à l’origine du « Jour des classiques », célébré au Japon le 1er novembre.
- v. 1021 — L’autrice du Journal de Sarashina obtient une série de plus de cinquante chapitres (vers 1020–1021).
- v. 1120 — Les rouleaux illustrés du Genji monogatari emaki sont réalisés (première moitié du XIIe siècle).
- v. 1225 — Fujiwara no Teika établit le texte Aobyōshi-bon (début du XIIIe siècle).
- 1673 — Le Kogetsushō annoté de Kitamura Kigin rend le récit largement accessible à l’époque d’Edo.
- v. 1799 — L’étude Genji monogatari tama no ogushi de Motoori Norinaga présente la théorie du mono no aware.
- 1925 — La traduction anglaise d’Arthur Waley commence à paraître (jusqu’en 1933).
- 1976 — Edward Seidensticker publie la première traduction anglaise intégrale.
Glossaire
- Époque de Heian
- Période de l’histoire japonaise allant de 794 à 1185, durant laquelle la capitale était Heian-kyō.
- Monogatari
- Littéralement « récit de choses » : récit japonais en prose, souvent entrecoupé de poèmes.
- Waka
- Poème japonais classique de 31 syllabes (5-7-5-7-7), également appelé tanka.
- Kana / hiragana
- Écritures phonétiques japonaises dérivées des caractères chinois ; le hiragana est l’écriture cursive utilisée dans la majeure partie de la prose des femmes de la cour.
- Kanbun
- Chinois littéraire écrit au Japon, utilisé dans les textes officiels et savants.
- Régent (sesshō / kanpaku)
- Fonctions grâce auxquelles la famille Fujiwara gouvernait au nom des empereurs, souvent ses propres petits-fils.
- Chapitres d’Uji
- Les dix derniers chapitres (45 à 54), situés en grande partie à Uji et centrés sur Kaoru, Niou et Ukifune.
- Aobyōshi-bon
- Le « texte à couverture bleue » de Fujiwara no Teika, à l’origine de la plupart des éditions modernes.
- Emaki
- Rouleau illustré associant peinture et texte, que l’on déroule de droite à gauche pour le regarder.
- Fukinuki yatai
- « Toit enlevé » : procédé pictural qui montre l’intérieur des bâtiments vu d’en haut, utilisé dans les rouleaux du Genji.
Questions et réponses
Le Dit du Genji est-il le premier roman du monde ?
On le présente souvent ainsi parce que c’est un long récit en prose centré sur la vie intérieure des personnages. Mais les romans grecs et romains de l’Antiquité, ainsi que le Kādambarī sanskrit, sont antérieurs. Beaucoup de chercheurs préfèrent donc parler de l’un des premiers romans ou du premier grand roman psychologique.
Qui a écrit Le Dit du Genji ?
L’œuvre est attribuée à Murasaki Shikibu, dame d’honneur à la cour de Heian au début du XIe siècle. Son vrai nom est inconnu. Certains chercheurs se sont demandé si elle avait écrit les dix derniers chapitres, mais la plupart la considèrent comme l’autrice de l’ensemble.
Quelle est la longueur du Dit du Genji ?
Il compte 54 chapitres. Les traductions anglaises intégrales occupent environ 1 100 à 1 300 pages, et l’histoire couvre quelque soixante-quinze ans et met en scène des centaines de personnages.
Que se passe-t-il à la fin du Dit du Genji ?
Genji est mort bien avant la fin. Les derniers chapitres suivent Kaoru, Niou et la jeune Ukifune, qui devient nonne. Le livre s’arrête soudainement alors que Kaoru se demande si un autre homme la cache. Les chercheurs débattent encore de la question de savoir si l’œuvre est achevée.
Pourquoi les personnages n’ont-ils pas de vrais noms ?
Les gens de la cour de Heian évitaient d’utiliser les noms personnels, jugés privés. On désigne les personnages par leurs titres, leurs rangs, leurs résidences ou des mots tirés de poèmes qui leur sont associés. « Murasaki », « Yūgao » et « Ukifune » sont des surnoms que les lecteurs leur ont donnés à partir de titres de chapitres ou de poèmes.
Que signifie mono no aware ?
On traduit souvent cette expression par « beauté mélancolique des choses » : c’est une sensibilité à la beauté de ce qui ne dure pas. Au XVIIIe siècle, le savant Motoori Norinaga a soutenu qu’elle constitue l’essence du Dit du Genji et de la littérature japonaise. Cette idée a eu beaucoup d’influence, mais elle reste discutée.
Quelle traduction devrais-je lire ?
La traduction de Royall Tyler (2001) comporte des notes détaillées et reste proche de la culture de la cour ; celle de Dennis Washburn (2015) est complète et facile à lire ; celle d’Edward Seidensticker (1976) est concise ; celle d’Arthur Waley (1925–1933) est élégante, mais libre et incomplète. Beaucoup de lecteurs commencent par une version abrégée.
Sources et lectures complémentaires
- The Tale of Genji. Wikipedia
- Murasaki Shikibu. Wikipedia
- The Diary of Lady Murasaki. Wikipedia
- Sarashina Nikki. Wikipedia
- Genji Monogatari Emaki. Wikipedia
- Heian period. Wikipedia
- Motoori Norinaga. Wikipedia
- Mono no aware. Wikipedia
- Murasaki Shikibu; trans. Royall Tyler, The Tale of Genji (translation). Viking, 2001
- Haruo Shirane, The Bridge of Dreams: A Poetics of ‘The Tale of Genji’. Stanford University Press, 1987
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