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Pour les jeunes lecteurs
Il y a environ 700 ans, dans une ville animée appelée Ife, dans ce qui est aujourd’hui le Nigeria, des artistes fabriquaient des têtes en métal et en argile cuite. Ces têtes ont l’air si vraies qu’on s’attend presque à les voir cligner des yeux. Elles montrent des visages calmes, avec de fines lignes qui descendent sur la peau, des lèvres pleines et des oreilles soigneusement modelées.
Pour fabriquer une tête en métal, l’artiste modelait d’abord le visage dans de la cire posée sur un noyau d’argile. La cire était ensuite recouverte d’argile puis chauffée, ce qui la faisait fondre et laissait un moule creux. On y versait alors du métal liquide et brûlant. Une fois refroidi, l’artiste cassait le moule et trouvait une tête de métal à l’intérieur. On appelle cela la « cire perdue ».
Beaucoup pensent que ces têtes représentent des rois, appelés les Ooni, ou d’autres personnages importants de la cour royale. Certaines ont de petits trous autour du front et du menton. Peut-être y attachait-on autrefois des couronnes, des perles ou des cheveux.
En 1938, des ouvriers qui creusaient les fondations d’une maison à Ife trouvèrent un groupe de ces têtes de métal enterrées dans le sol. Le monde entier fut émerveillé. Certains Européens de l’époque croyaient à tort que les Africains n’auraient pas pu créer un art aussi beau. Ils avaient tort : ces têtes furent réalisées par des artistes yoruba.
Aujourd’hui, la plupart des têtes sont conservées dans des musées nigérians, et quelques-unes se trouvent dans des musées d’autres pays, comme le British Museum à Londres. Pour le peuple yoruba, Ife est une ville sainte où, selon leurs traditions, le monde et les premiers êtres humains furent créés.
En bref
- Lieu de fabrication
- Ilé-Ifẹ̀ (Ife), cité yoruba de l’actuel État d’Osun, dans le sud-ouest du Nigeria
- Date
- Surtout vers 1200–1400 apr. J.-C., la période « classique » d’Ife ; certaines œuvres sont datées jusqu’au XVe siècle, et certains chercheurs centrent les têtes de métal autour de 1300
- Matériaux
- Alliages de cuivre (souvent un laiton au zinc fortement plombé), cuivre presque pur, terre cuite (argile cuite) et un peu de pierre
- Technique
- Fonte à la cire perdue pour les œuvres de métal ; modelage à la main et cuisson pour les terres cuites
- Découvertes majeures
- Têtes et figures collectées par Leo Frobenius en 1910 ; dix-huit œuvres en alliage de cuivre trouvées par hasard dans l’enceinte de Wunmonije en 1938
- Style
- Naturalisme idéalisé : visages calmes et symétriques, souvent striés de fines lignes verticales, trous de fixation à la lisière des cheveux et à la mâchoire, couronnes de perles élaborées
- Lieux de conservation
- La plupart dans les musées nationaux du Nigeria (dont le musée d’Ife) ; quelques-unes, comme la Tête de bronze d’Ife, dans des collections à l’étranger, notamment au British Museum
- Souverain associé
- La tradition orale relie de nombreuses œuvres en laiton à l’Ooni Obalufon II (Obalufon Alayemore), plus tard vénéré comme divinité tutélaire de la fonte du laiton et du tissage
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Que sont les têtes d’Ife ?
Les têtes d’Ife sont des sculptures de têtes humaines réalisées dans la ville d’Ilé-Ifẹ̀, généralement appelée simplement Ife, dans le sud-ouest du Nigeria. Certaines sont coulées en métal, surtout des alliages de cuivre ; beaucoup plus sont en terre cuite, une argile modelée à la main puis cuite. Elles furent réalisées surtout entre environ 1200 et 1400 apr. J.-C., période que les historiens appellent l’âge classique d’Ife.
Ce qui les rend célèbres, c’est leur naturalisme. Les visages ressemblent à des personnes réelles : les joues, les lèvres, les paupières et les oreilles sont modelées avec soin, et les proportions sont équilibrées et calmes. Ce ne sont pourtant pas des instantanés. Beaucoup partagent une expression idéalisée et sereine, comme si les artistes voulaient montrer une version parfaite d’une personne, et non chaque ride ni chaque défaut.
Ces têtes appartiennent à un ensemble bien plus vaste de l’art d’Ife, qui comprend des figures entières, des animaux, des récipients et des objets rituels. Ensemble, ils font d’Ife l’un des grands centres de la sculpture mondiale, et ils sont devenus des symboles du Nigeria et de la créativité africaine en général.
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Comment regarder une tête d’Ife
Commencez par la surface du visage. Sur de nombreuses têtes d’Ife, de fines lignes parallèles descendent du front sur les joues et le menton. Les lèvres sont généralement laissées lisses. Les chercheurs ne s’accordent pas sur le sens de ces lignes. Elles pourraient représenter des scarifications ou des marques faciales, un voile de perles, ou simplement un procédé artistique pour capter la lumière sur la peau. Certaines têtes n’en portent aucune.
Regardez ensuite les bords. De nombreuses têtes de métal ont de petits trous le long de la lisière des cheveux, autour de la bouche ou sur la mâchoire. Cela laisse penser que quelque chose y était attaché : peut-être de vrais cheveux, une barbe, un voile de perles ou une couronne. Certaines têtes ont aussi de plus grands trous dans le cou, ce qui suggère qu’elles étaient fixées à autre chose, peut-être un corps de bois ou un support.
Regardez ensuite la tête dans son ensemble. Certaines portent des couronnes élaborées faites de rangées de perles, avec des pompons et une crête au sommet. La célèbre Tête de bronze d’Ife conservée au British Museum porte une telle couronne, surmontée d’une rosette et d’un panache, et montre encore des traces de peinture rouge et noire. La taille compte aussi : cette tête mesure environ 35 centimètres de haut, soit à peu près les trois quarts de la taille réelle.
Enfin, remarquez la grande taille des têtes dans les sculptures de corps entiers venues d’Ife. Dans la pensée yoruba, la tête (orí) renferme l’essence intérieure et la destinée d’une personne. Faire une tête grande et belle était une façon d’honorer ce pouvoir intérieur.
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Comment étaient-elles fabriquées ?
Les têtes de métal étaient réalisées par fonte à la cire perdue, l’une des méthodes les plus anciennes et les plus exigeantes pour fabriquer une sculpture de métal. L’artiste construisait d’abord un noyau d’argile grossièrement en forme de tête. Une couche de cire était posée par-dessus, dans laquelle tous les détails du visage étaient sculptés et modelés. Le modèle de cire était ensuite recouvert de davantage d’argile, en laissant de petits canaux. Quand le moule était chauffé, la cire fondait et s’écoulait, laissant un mince espace vide à la forme de la sculpture.
Du métal en fusion était versé dans cet espace. Une fois refroidi, le moule extérieur était brisé et la tête de métal nettoyée et polie. Comme le moule est détruit à chaque fois, chaque fonte à la cire perdue est unique. Couler des parois de métal fines et régulières sur une tête grandeur nature demande un très grand savoir-faire, et les fondeurs d’Ife comptaient parmi les meilleurs au monde à cette époque.
Bien qu’on appelle souvent ces œuvres des « bronzes », la plupart sont en réalité faites de cuivre mêlé de zinc et de plomb, ce qui les rapproche du laiton. Les musées emploient aujourd’hui plus volontiers le terme plus exact d’« alliage de cuivre ». Quelques œuvres d’Ife, dont un célèbre masque grandeur nature, sont en cuivre presque pur, ce qui est particulièrement difficile à couler.
Les têtes de terre cuite étaient fabriquées autrement : l’argile était modelée à la main, souvent avec une grande délicatesse, puis séchée et cuite. La sculpture en terre cuite avait dans la région une longue histoire antérieure aux têtes de métal, et les œuvres métalliques ont peut-être été modelées d’après des prototypes en terre cuite.
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La ville qui les a créées
Les Yoruba considèrent Ilé-Ifẹ̀ comme le lieu où le monde et l’humanité furent créés. Selon une tradition largement répandue, la divinité suprême Olódùmarè envoya Ọbàtálá créer la terre ; Oduduwa reprit cette tâche et devint l’ancêtre des rois d’Ife et d’autres dynasties yoruba. L’Ooni, souverain d’Ife, occupe encore aujourd’hui une position spirituelle particulière parmi les souverains yoruba.
Historiens et archéologues décrivent une longue croissance. Le peuplement commença au premier millénaire av. J.-C. ; à la fin du premier millénaire apr. J.-C., des groupes de grands foyers formaient des alliances ; et vers les Xe–XIe siècles, un chef dont on garde le souvenir sous le nom d’Oduduwa est associé à la construction d’un vaste rempart. La période allant d’environ 1000 à 1420 apr. J.-C. est souvent appelée l’âge classique d’Ife. La ville atteignit peut-être 70 000 à 105 000 habitants au milieu du XIVe siècle et possédait un second rempart ainsi que des routes pavées.
Un trait distinctif de l’Ife classique était ses pavements. Sols et cours étaient pavés de tessons de poterie brisés posés sur la tranche, souvent en motif d’arêtes de poisson, parfois avec des disques de céramique décoratifs. Les historiens de l’art se servent de ces pavements pour diviser l’histoire d’Ife en périodes, et l’« ère tardive des pavements », vers 1200–1400, correspond au sommet de la production sculpturale.
Ife devait sa richesse au commerce et à l’artisanat. Elle produisait des perles de verre selon ses propres recettes, dans des ateliers comme le bois sacré d’Olokun, et ces perles ont été retrouvées sur des sites de toute l’Afrique de l’Ouest entre le XIe et le XIVe siècle. Ife échangeait des produits de la forêt tropicale comme les perles et l’ivoire contre du cuivre, du sel et des textiles venus du nord. On a longtemps cru que le cuivre et le laiton utilisés pour les têtes venaient d’Europe ou d’Afrique du Nord ; certaines analyses pointent désormais vers des minerais nigérians, même si la question n’est pas entièrement résolue.
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Rois, ancêtres et Obalufon
La plupart des chercheurs pensent que les têtes de métal représentent des Ooni ou des membres de la cour royale. Ce n’étaient pas de simples portraits : les matériaux étaient rares et précieux, et l’effort nécessaire pour les couler était considérable. Elles appartenaient au monde de la royauté, du rituel et du culte des ancêtres.
La tradition orale relie le grand âge de la fonte du laiton à Ife à l’Ooni Obalufon II, aussi appelé Obalufon Alayemore. On se souvient de lui comme d’un souverain qui rétablit l’ordre après une période de conflit, étendit l’influence d’Ife vers le fleuve Niger, et présida une époque de paix et de prospérité marquée par l’essor de la production de perles de verre et des importations de cuivre. On lui attribue la commande d’images en laiton d’ancêtres royaux, et il serait le premier souverain d’Ife à avoir porté une couronne.
Après sa mort, il fut divinisé. Aujourd’hui, il est vénéré comme un òrìṣà (divinité) associé à la fonte du laiton, au tissage, aux insignes royaux et au bon gouvernement. Le masque de cuivre grandeur nature connu sous le nom de masque d’Obalufon, longtemps conservé dans une salle du palais liée aux couronnements, lui est associé et partage des traits stylistiques avec la tête du British Museum.
Les traditions disent aussi que le savoir-faire de fonte d’Ife se répandit vers d’autres royaumes. Le Bénin, en particulier, se souvenait que son art de cour avait été appris de maîtres d’Ife, et un prince d’Ife, Oranmiyan, est associé à la fondation de la dynastie royale actuelle du Bénin vers le XIIIe siècle. Les historiens traitent ces traditions avec prudence, mais elles montrent comment Ife était perçue comme une source de légitimité et de savoir-faire.
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La découverte : Frobenius et la trouvaille de Wunmonije
Les Européens découvrirent la sculpture d’Ife grâce à l’ethnologue allemand Leo Frobenius. Son expédition arriva à Ife le 29 novembre 1910 et y resta environ trois semaines, fouillant et collectant des têtes de terre cuite ainsi qu’une tête en alliage de cuivre provenant du bois sacré d’Olokun. Il emporta de nombreux objets sans autorisation et fut traduit en justice au Nigeria pour trafic. Plusieurs des terres cuites qu’il emporta se trouvent à Berlin ; le British Museum acquit des moulages de six d’entre elles en 1927.
En 1938, des ouvriers creusant des fondations dans l’enceinte de Wunmonije, à Ife, trouvèrent par hasard un groupe de sculptures en alliage de cuivre : dix-sept têtes et la partie supérieure d’une figure, dix-huit œuvres en tout. La plupart allèrent au musée qui devint plus tard le musée national d’Ife. Quelques-unes quittèrent le Nigeria. La Tête de bronze d’Ife, aujourd’hui au British Museum, fut emportée par Henry Maclear Bate, rédacteur en chef du Daily Times of Nigeria ; elle atteignit Londres via Paris et entra au musée en 1939 grâce au National Art Collections Fund. Deux autres partirent pour les États-Unis.
La découverte de 1938 contribua à pousser le gouvernement colonial à contrôler l’exportation d’antiquités hors du Nigeria, et une loi fut adoptée cette année-là. Des fouilles ultérieures menées sur des sites d’Ife, comme Ita Yemoo, apportèrent d’autres découvertes et aidèrent les archéologues à replacer les sculptures dans leur contexte historique.
Les têtes devinrent vite des symboles. La tête d’Ife fut l’emblème des Jeux panafricains de 1973 à Lagos, elle figure dans les logos d’institutions nigérianes comme l’université Obafemi-Awolowo d’Ilé-Ifẹ̀, et une grande exposition itinérante, Royaume d’Ife : sculptures d’Afrique de l’Ouest, marqua le cinquantième anniversaire de l’indépendance du Nigeria en 2010. En 2011, la tête du British Museum figura dans la série radiophonique Une histoire du monde en 100 objets.
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Un défi aux préjugés
Les têtes d’Ife arrivèrent en Europe à une époque où les idées coloniales soutenaient que les Africains n’avaient aucune histoire de grand art. Les sculptures ne cadraient pas avec cette croyance, et certains Européens tentèrent de les expliquer autrement. Frobenius lui-même admirait leur beauté mais affirmait qu’elles n’avaient pu être faites par les ancêtres des gens qu’il avait rencontrés. Il suggéra qu’elles étaient les vestiges d’une ancienne colonie venue de la Méditerranée et les relia même à la légende de l’Atlantide. Il annonça cette « découverte » en janvier 1911, largement reprise par la presse.
Sa description de la tête d’Olokun révèle à la fois admiration et mépris : il louait sa « merveilleuse beauté » tout en jugeant les habitants d’Ife de son temps indignes d’en être les gardiens. Cette combinaison, une profonde admiration pour les objets africains alliée à un manque de respect pour les Africains eux-mêmes, était courante dans la collecte coloniale.
Des recherches ultérieures établirent clairement que ces sculptures sont une réalisation yoruba autochtone, s’inscrivant dans une longue tradition ouest-africaine d’art figuratif. Les chercheurs y voient des liens avec des traditions antérieures comme les terres cuites de la culture Nok, dans le centre du Nigeria (premier millénaire av. J.-C.), et les remarquables fontes en alliage de cuivre d’Igbo-Ukwu, dans le sud-est du Nigeria (vers les IXe–XIIe siècles apr. J.-C.). Les têtes d’Ife sont aujourd’hui considérées comme l’un des sommets de cette histoire africaine de l’art, et non comme un mystère nécessitant une explication extérieure.
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Héritage et propriété
L’influence artistique d’Ife se poursuivit après l’âge classique. L’art de cour du Bénin, y compris les célèbres bronzes du Bénin, est relié par la tradition à des maîtres d’Ife, et l’art yoruba d’Oyo, d’Owo et de nombreux autres centres continua d’accorder une importance particulière à la tête, à la couronne et à l’image royale. Dans la religion yoruba, Obalufon reste le protecteur des fondeurs de laiton et des tisserands.
La question de la propriété des têtes d’Ife est moins tendue que celle des bronzes du Bénin, car la plupart furent trouvées au Nigeria et y sont restées. Mais les quelques œuvres emportées à l’étranger pendant la période coloniale, comme celles retirées par Frobenius et la tête du British Museum exportée en 1938–1939, s’inscrivent dans des débats plus larges sur la manière dont les objets africains sont entrés dans les collections occidentales et sur la question de leur restitution. Musées et institutions nigérianes ont collaboré dans des expositions et des recherches, comme lors de l’exposition Royaume d’Ife de 2010, tandis que les discussions sur la propriété se poursuivent.
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Datation, ateliers et la question du « artiste unique »
Dater la sculpture d’Ife est difficile car beaucoup de pièces ont été trouvées par hasard, en dehors de fouilles contrôlées, et le métal ne peut pas être daté directement au radiocarbone. Les chronologies s’appuient sur le charbon de bois associé, la séquence des pavements, la datation par thermoluminescence des terres cuites et des noyaux de fonte en argile, ainsi que sur la comparaison stylistique. La plupart des chercheurs situent l’essentiel des œuvres naturalistes en métal et en terre cuite entre les XIIe et XVe siècles. Henry Drewal, John Pemberton et Rowland Abiodun ont proposé une séquence de périodes plaçant l’ère tardive des pavements vers 1200–1400, suivie d’une ère post-pavements.
À l’intérieur de cette fourchette, les avis divergent. La tête du British Museum est généralement datée d’environ le XIVe–XVe siècle. Suzanne Preston Blier, dans Art and Risk in Ancient Yoruba (2015), relie une grande partie du corpus à une période autour de 1300 et aux circonstances politiques du règne d’Obalufon, lisant l’art à la lumière des crises et des risques politiques de l’époque. D’autres préfèrent une fourchette plus large. Les dates données dans cette notice (vers 1200–1400) doivent donc être lues comme un cadre général plutôt qu’une date précise.
L’unité stylistique des têtes de Wunmonije, y compris leurs proportions et leurs détails communs, a conduit certains spécialistes à suggérer qu’elles furent réalisées par un seul artiste ou un seul atelier sur une période limitée. Si tel est le cas, le corpus pourrait représenter une commande royale concentrée plutôt qu’une longue tradition étalée dans le temps. Cela reste une hypothèse, difficile à vérifier sans une meilleure datation contextuelle.
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Portrait ou idéal ? Débats sur le sens et l’usage
Ces têtes étaient-elles des portraits d’individus précis ? Leur diversité de structure faciale, de marques et de coiffes suggère à certains chercheurs qu’elles représentent des personnes ou des fonctions particulières. D’autres insistent sur leur idéalisation : la plupart montrent des visages juvéniles et sereins plutôt que des individus à un âge donné. Une position médiane largement répandue veut qu’elles représentent des souverains et des dignitaires sous une forme idéalisée, fusionnant ressemblance et idéaux de calme, de dignité et d’équilibre valorisés par l’esthétique yoruba.
Leur usage fait aussi débat. Les trous le long de la lisière des cheveux et de la mâchoire, ainsi que les ouvertures dans le cou, laissent depuis longtemps penser qu’elles étaient fixées à d’autres matériaux. Une hypothèse influente, associée à l’archéologue Frank Willett, veut qu’elles aient été montées sur des corps de bois et habillées comme des effigies pour des rites funéraires ou commémoratifs royaux. D’autres interprétations les relient à des sanctuaires d’ancêtres royaux ou à des rituels d’intronisation et de renouvellement de la royauté. Des pratiques yoruba encore vivantes fournissent des parallèles suggestifs, mais aucun document écrit de l’époque ne confirme un usage précis.
L’histoire de la tête d’Olokun illustre les problèmes d’authenticité qui entourent ces objets célèbres. Collectée par Frobenius en 1910 puis rendue plus tard au palais d’Ife, elle fut soupçonnée pendant des décennies d’être un remplacement en fonte de sable réalisé entre 1910 et 1934. Une étude métallurgique menée vers 2010 a montré qu’elle avait été réalisée par fonte à la cire perdue, et elle est désormais généralement considérée comme originale. Cet épisode montre comment le traitement colonial, l’analyse scientifique et l’opinion des experts façonnent tous ce qui compte comme « le » canon d’Ife.
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Matériaux, commerce et le monde élargi
Le métal des têtes d’Ife soulève des questions commerciales. Ife se trouve en zone forestière, sans grande source de cuivre connue à proximité immédiate, et des chercheurs plus anciens ont proposé que le métal vînt d’Europe centrale, de Mauritanie, du monde byzantin ou du sud du Maroc. Des analyses plus récentes suggèrent une contribution des minerais nigérians locaux, mais les études d’isotopes du plomb et d’éléments traces sont encore en cours d’affinement, et il est probable que du métal provenant de plusieurs sources ait atteint Ife par les réseaux transsahariens et régionaux.
L’industrie du verre d’Ife fournit des preuves plus claires de liens à longue distance. Un verre à haute teneur en chaux et en alumine, produit selon des recettes locales à Ife, a été identifié sur des sites de toute l’Afrique de l’Ouest, du Mali et de la Mauritanie jusqu’au Burkina Faso et au Tchad, dans des contextes des XIIe–XIVe siècles. L’historien Akinwumi Ogundiran a appelé ce réseau la « route des perles ». Lui et d’autres ont soutenu que la mention par Ibn Battuta, en 1352, d’un grand royaume méridional appelé « Yufi » désigne très probablement Ife.
La fin de la période classique d’Ife, vers 1400–1420, est reliée par les archéologues et les historiens à plusieurs facteurs : une sécheresse débutant vers 1380, des troubles dans le Soudan occidental liés à l’affaiblissement du Mali, des conflits internes et des épidémies. Après cela, le poids politique et économique se déplaça vers le Bénin puis vers Oyo, tandis qu’Ife conservait son prestige religieux. Les têtes marquent ainsi un moment historique précis de richesse, d’ambition royale et d’expérimentation artistique.
Idées clés
- Naturalisme idéalisé
- Les artistes d’Ife combinaient un détail réaliste avec des visages calmes, équilibrés et idéalisés, plutôt que des ressemblances exactes.
- Fonte à la cire perdue
- Technique dans laquelle un modèle de cire est remplacé par du métal à l’intérieur d’un moule d’argile, produisant des fontes uniques aux parois fines.
- La tête (orí)
- Dans la pensée yoruba, la tête renferme l’essence et la destinée d’une personne, ce qui aide à comprendre sa place centrale dans l’art d’Ife.
- Royauté sacrée
- Les sculptures appartiennent au monde de l’Ooni, des ancêtres royaux et des rituels qui relient les souverains au divin.
- Une tradition autochtone
- Les affirmations coloniales d’une origine extérieure ont été réfutées ; l’art d’Ife est né de traditions ouest-africaines comme celles de Nok et d’Igbo-Ukwu.
- Commerce et richesse
- Perles de verre et produits forestiers échangés contre du cuivre et d’autres importations ont financé l’épanouissement artistique d’Ife.
- Collecte contestée
- Le retrait de certaines œuvres pendant l’époque coloniale s’inscrit dans des débats plus larges sur le patrimoine africain conservé dans des musées étrangers.
Notices
- v. 1000 — Début de la période classique d’Ife, avec un centre urbain fortifié et des pavements de tessons de poterie.
- v. 1200 — Début de l’ère tardive des pavements, sommet de la sculpture naturaliste en terre cuite et en alliage de cuivre.
- v. 1300 — Période souvent associée à l’Ooni Obalufon II et à l’épanouissement de la fonte du laiton.
- 1352 — Ibn Battuta entend parler au Mali d’un grand royaume méridional, « Yufi », probablement Ife.
- v. 1420 — La période classique d’Ife s’achève dans la sécheresse, les conflits et les épidémies.
- 1910 — L’expédition de Leo Frobenius arrive à Ife le 29 novembre et retire des sculptures, notamment du bois sacré d’Olokun.
- 1911 — Frobenius annonce que l’art d’Ife est une preuve de l’existence de l’Atlantide.
- 1938 — Dix-huit sculptures en alliage de cuivre sont découvertes dans l’enceinte de Wunmonije ; le gouvernement colonial du Nigeria restreint l’exportation d’antiquités.
- 1939 — La Tête de bronze d’Ife entre au British Museum.
- 1973 — La tête d’Ife sert d’emblème aux Jeux panafricains de Lagos.
- 2010 — L’exposition Royaume d’Ife : sculptures d’Afrique de l’Ouest marque les cinquante ans de l’indépendance du Nigeria.
Glossaire
- Ooni
- Titre du roi d’Ife, qui occupe un rôle spirituel particulier parmi les souverains yoruba.
- Terre cuite
- Argile qui a été modelée puis cuite pour la durcir.
- Alliage de cuivre
- Mélange métallique à base de cuivre, comme le bronze (avec de l’étain) ou le laiton (avec du zinc).
- Fonte à la cire perdue
- Méthode de coulée du métal utilisant un modèle de cire qui fond hors d’un moule d’argile.
- Stries
- Fines lignes parallèles incisées sur le visage de nombreuses têtes d’Ife.
- Òrìṣà
- Divinité ou puissance spirituelle dans la religion yoruba.
- Orí
- Mot yoruba pour « tête », qui désigne aussi le moi intérieur et la destinée d’une personne.
- Pavement de tessons
- Sol fait de morceaux de poterie brisés posés sur la tranche, typique de l’Ife classique.
- Enceinte de Wunmonije
- Le site d’Ife où dix-huit sculptures en alliage de cuivre furent découvertes en 1938.
Questions et réponses
Les têtes d’Ife sont-elles en bronze ?
Pas exactement. On les appelle souvent des bronzes, mais la plupart sont en cuivre mêlé de zinc et de plomb, plus proche du laiton. Certaines sont en cuivre presque pur, et beaucoup de têtes d’Ife sont en terre cuite.
Qui les têtes représentent-elles ?
Très probablement des souverains d’Ife (Ooni) et des membres de la cour royale, représentés de façon idéalisée. On ne connaît pas le nom de la plupart des personnes représentées.
Pourquoi certaines têtes ont-elles des trous ?
Les petits trous le long de la lisière des cheveux et de la mâchoire pouvaient retenir des cheveux, une barbe, des voiles de perles ou des couronnes. Les trous dans le cou suggèrent que les têtes étaient fixées à des corps ou à des supports.
Que signifient les lignes sur les visages ?
Personne ne le sait avec certitude. Elles pourraient représenter des marques faciales, des voiles de perles ou une technique artistique. Les chercheurs en débattent encore.
Pourquoi Frobenius a-t-il pensé à l’Atlantide ?
Les préjugés coloniaux lui faisaient supposer que les Africains n’avaient pas pu produire un tel art. Sa théorie a été entièrement rejetée ; les têtes sont des œuvres yoruba.
Les têtes ont-elles été faites par un seul artiste ?
Peut-être. Les têtes de Wunmonije se ressemblent tant que certains spécialistes pensent qu’un seul artiste ou un seul atelier les a réalisées, mais cela n’a pas été prouvé.
Les têtes conservées à l’étranger devraient-elles être rendues au Nigeria ?
Certaines ont été retirées sans autorisation ou exportées sous la domination coloniale, et s’inscrivent donc dans des débats plus larges sur la restitution. La plupart des têtes d’Ife sont déjà dans des musées nigérians.
Sources et lectures complémentaires
- Bronze Head from Ife. Wikipedia
- Ifẹ. Wikipedia
- Ife Empire. Wikipedia
- Obalufon Alayemore. Wikipedia
- Yoruba art. Wikipedia
- Fourth German Inner Africa Research Expedition. Wikipedia
- Art forgery. Wikipedia
- Nok culture. Wikipedia
- Igbo-Ukwu. Wikipedia
- Suzanne Preston Blier, Art and Risk in Ancient Yoruba: Ife History, Politics, and Identity c.1300. Cambridge University Press, 2015
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